Les "durs" du pouvoir iranien pressent en faveur d'une bombe nucléaire-sources
information fournie par Reuters 26/03/2026 à 19:44

par Parisa Hafezi et Angus McDowall

Les discussions dans les hautes sphères iraniennes sur la question de chercher à se doter ou non de l'arme nucléaire, au mépris de l'intervention militaire des Etats-Unis et d'Israël, ont gagné en ampleur, devenant plus publiques et plus insistantes, ont rapporté des sources locales.

Alors que les Gardiens de la révolution occupent un rôle encore plus prédominant depuis l'assassinat, au premier jour des bombardements israélo-américains le 28 février, du guide suprême iranien depuis près de quatre décennies, Ali Khamenei, les positions les plus "dures" sur la question du nucléaire sont en plein essor, ont déclaré deux sources iraniennes de haut rang.

Si les Occidentaux disent de longue date penser que la République islamique veut se doter de l'arme atomique - ou, a minima, des capacités d'en produire une rapidement -, Téhéran l'a toujours nié, déclarant souhaiter développer un programme nucléaire uniquement à des fins pacifiques, soulignant l'opposition d'Ali Khamenei à toute arme atomique considérée comme contraire à l'islam et citant l'adhésion de l'Iran au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP).

Pour l'heure, il n'y a aucun projet de revoir la doctrine nucléaire de l'Iran, a dit l'une des sources de haut rang, et Téhéran n'a pas pris la décision de développer une arme. Mais, a ajouté cette source, des voix influentes dans l'establishment iranien s'interrogent sur la politique actuelle et appellent à un changement.

Il est possible que l'intervention militaire israélo-américaine, lancée alors même que des cycles de pourparlers sur le nucléaire étaient en cours entre Washington et Téhéran, ait modifié la donne et convaincu des stratèges iraniens que renoncer à une bombe nucléaire ou rester dans le TNP ne leur apportait rien.

ÉVALUER L'UTILITÉ DU TRAITÉ DE NON-PROLIFÉRATION

Désormais, l'hypothèse de sortir du TNP - une menace brandie par le passé par certains "durs" du système iranien - est évoquée de plus en plus fréquemment dans la presse d'Etat, de même que l'idée, jadis tabou publiquement, de se lancer tout simplement dans le développement d'une bombe.

L'agence de presse semi-officielle Tasnim, affiliée aux Gardiens de la révolution, a publié jeudi un article dans lequel il est écrit que l'Iran doit se retirer dès que possible du TNP tout en développant uniquement un programme nucléaire civil.

Cette semaine, les médias d'Etat ont rapporté des propos de Mohammad Javad Larijani, politicien partisan d'une ligne dure et frère du très influent Ali Larijani abattu ce mois-ci dans une frappe israélienne, exhortant Téhéran à mettre fin à son adhésion au TNP.

"Le TNP doit être suspendu", a-t-il dit. "Nous devons former un comité chargé d'évaluer si le TNP nous est d'une quelconque utilité. Si c'est le cas, alors nous reviendrons (dans son cadre). Dans le cas contraire, ils peuvent se le garder".

Plus tôt ce mois-ci, déjà, la télévision d'Etat a diffusé une séquence lors de laquelle le commentateur conservateur Nasser Torabi s'est présenté comme le relais des demandes de la population iranienne en déclarant: "Nous devons agir dans le but de bâtir l'arme nucléaire. Soit nous la développons, soit nous l'acquérons".

D'après les deux sources iraniennes de haut rang, la politique nucléaire est également devenue un sujet de discussions privées dans les sphères du pouvoir. Il y a, ont-elles déclaré, des divergences entre les éléments les plus "durs" - dont les Gardiens de la révolution - et des membres de l'organigramme politique à propos de la sagesse d'une telle démarche.

SURVIE

Afin de tenter de le déterminer, des représentants iraniens ont parfois brandi par le passé, lors de pourparlers avec les Occidentaux durant plus de deux décennies, la menace d'envisager un retrait du TNP, l'utilisant comme une stratégie de négociation, sans aller au bout de cette menace.

Le débat actuel de plus en plus public sur cette question pourrait s'inscrire dans une démarche similaire.

Par ailleurs, une incertitude demeure sur la rapidité avec laquelle Téhéran pourrait être en mesure d'avancer sur l'arme atomique après plusieurs semaines de puissantes frappes contre des sites nucléaires, balistiques et d'autres infrastructures. L'opération militaire lancée par les Etats-Unis et Israël le 28 février intervient après que les deux pays ont déjà bombardé l'Iran en juin dernier et, selon le président américain Donald Trump, alors "anéanti" les capacités nucléaires du pays.

Des analystes ont souvent dit considérer que l'objectif de la République islamique était d'atteindre le statut d'Etat "palier" - capable de produire rapidement une bombe si nécessaire, sans risquer de devenir un paria pour avoir acquis une telle arme.

Des commandants des Gardiens de la révolution et d'autres figures de haut rang ont prévenu par le passé que l'Iran serait contraint de changer sa doctrine nucléaire et de produire une bombe si la survie de la République islamique venait à être menacée - ce qui pourrait devenir le cas avec la guerre actuelle.

La position d'Ali Khamenei sur l'arme nucléaire, basée sur ses convictions religieuses, a été communiquée au début des années 2000 mais jamais formulée par écrit dans un avis ("fatwa"). Il l'avait ensuite réitérée en 2019.

Selon l'une des deux sources iraniennes de haut rang, les morts d'Ali Khamenei puis d'Ali Larijani - décrit par cette source comme tampon face aux partisans d'une ligne dure - ont amenuisé la possibilité de s'opposer aux idées les plus conservatrices.

Un flou entoure également l'obligation de continuer ou non à suivre l'avis d'Ali Khamenei sur le nucléaire après la mort de ce dernier. Il semble vraisemblable que cet avis restera valable à moins que le nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, fils d'Ali Khamenei, n'en décide autrement.

(Parisa Hafezi; Jean Terzian pour la version française, édité par Blandine Hénault)