Les détenus européens à l'épreuve de prisons vieillissantes information fournie par Reuters 07/08/2026 à 10:49
par Layli Foroudi, Alvise Armellini et Amina Ismail
Les canicules successives qui étouffent l'Europe cet été viennent rappeler que ses établissements pénitentiaires sont bien souvent inadaptés aux réalités du changement climatique et mettent en péril la santé physique et mentale de leurs détenus.
A Orléans-Saran (Loiret), une des prisons les plus récentes de France, Manu, 29 ans, passe le plus clair de ses journées allongé sur son lit, en essayant de bouger le moins possible.
"A extérieur, on peut acheter un ventilateur, on peut changer d'endroit, ici c'est mental, on essaie de gérer mentalement", a-t-il expliqué au député du Loiret Emmanuel Duplessy (Génération.s), venu exercer son droit de visite.
Reuters a accompagné ce déplacement en juillet et s'est entretenu avec plus de 40 personnes en France, en Italie et en Belgique, parmi lesquelles des détenus, des militants des droits de l'homme, des directeurs de prison, des médecins et des représentants syndicaux.
Beaucoup ont décrit une situation de crise dans des établissements où les vagues de chaleur ont mis en lumière des problèmes structurels de surpopulation et de vétusté.
En France, la contrôleure générale des lieux de privation de liberté, Dominique Simonnot, a expliqué que son autorité indépendante avait été submergée de plaintes de détenus lors du premier épisode caniculaire majeur de juin, au point de devoir recruter une personne supplémentaire pour le standard téléphonique.
"Imaginez, nous, on étouffe dans nos apparts' et eux, ils sont 3, 4 en cellule dans 9 mètres carrés dans des endroits qui ne sont pas écolos, qui ne sont pas adaptés, qui ne sont pas climatisés, qui sont vieux, où la chaleur accable."
Plus au sud, à Limoges (Haute-Vienne), un autre détenu a dit à son avocat et à sa mère avoir perdu connaissance à cause de la chaleur, avant de tomber et de se blesser à la tête en se levant pour aller aux toilettes dans la nuit du 7 au 8 juillet.
Un représentant du syndicat des surveillants pénitentiaires a livré à Reuters une version différente, également liée à la chaleur. Selon lui, le détenu, qui a demandé à ne pas être identifié, aurait glissé alors qu'il grimpait pour tenter de profiter d'un peu d'air frais près d'une fenêtre.
Reuters n'a pu s'entretenir avec ce détenu et n'a pas été en mesure de confirmer indépendamment l'une ou l'autre version. Son avocat, Me Charly Salkazanov, a déclaré avoir demandé à l'administration pénitentiaire la transmission de son dossier médical afin d'obtenir davantage de précisions.
"Ce genre de situation est amené à se reproduire sans prise de conscience des autorités", a-t-il ajouté. La direction interrégionale des services pénitentiaires de Bordeaux, dont dépend la prison de Limoges, n'a pas commenté ce cas particulier.
DAVANTAGE DE DOUCHES ET DE CREME SOLAIRE
Elle a toutefois fait savoir que plusieurs mesures avaient été mises en place contre la canicule, notamment un accès accru aux douches et à l'eau ainsi que la possibilité pour les détenus d'acheter des ventilateurs et de la crème solaire.
Le ministère français de la Justice a précisé que des douches supplémentaires, des réserves de crème solaire et un accès renforcé à l'eau avaient été proposés aux détenus dans tout le pays.
"On a un plan, un plan canicule pour le court terme. Le long terme et le moyen terme, c'est tout simplement essayer de lutter contre la surpopulation carcérale puisque, en dehors de la chaleur en tant que telle, quand il y a un phénomène de surpopulation carcérale, ça accentue les difficultés de la canicule", déclarait en juin à Reuters le porte-parole du ministère de la Justice, Sacha Straub-Kahn.
Selon les chiffres officiels, le taux moyen d'occupation des prisons françaises atteignait 141,3% au 1er juillet. Les organismes chargés du suivi du bien-être des détenus font état de taux de 139,7% en Italie à la fin juillet et de 121% en Belgique en août.
En Italie, un collectif d'associations de défense des droits des détenus a organisé le 14 juillet des visites simultanées dans 34 établissements afin d'alerter sur ce qu'elle considère comme des conditions de détention inhumaines.
"Il est absurde qu'il n'y ait pas de réfrigérateurs dans les cellules, il est absurde qu'il n'y ait pas de ventilateurs partout, il est absurde, par exemple, que les détenus doivent passer 20 heures par jour dans leurs cellules", a déclaré Patrizio Gonnella, président de l'association Antigone, devant la prison romaine de Regina Coeli.
REDUIRE LA SURPOPULATION
Le ministère italien de la Justice a alloué 800.000 euros aux établissements pénitentiaires afin qu'ils puissent acheter des ventilateurs et des réfrigérateurs pour l'été.
Il s'est également engagé à créer 10.000 places supplémentaires d'ici à la fin de l'année. Dans une autre tentative de réduire la surpopulation, le Parlement italien a adopté en juillet une loi permettant à des milliers de détenus souffrant d'addictions à l'alcool ou aux stupéfiants d'exécuter leur peine à domicile tout en suivant un programme de réhabilitation.
Dans la ville méridionale de Cosenza, en Calabre, les autorités ont accepté en juin de retirer les écrans en plexiglas installés aux fenêtres des prisons.
Ces dispositifs, mis en place pour empêcher l'introduction d'objets interdits, comme des téléphones portables acheminés par drone, limitaient fortement la ventilation.
En Belgique, la ministre de la Justice, Annelies Verlinden, a déclaré en juillet que le gouvernement avait accru l'accès des détenus à l'eau et aux douches. Dans un courriel adressé aux directeurs d'établissement le 8 juillet, l'administration pénitentiaire belge a demandé la prolongation des mesures anti-canicule jusqu'en septembre.
Les directeurs de deux des plus anciennes prisons du pays, à Gand et Merksplas, ont expliqué que les épisodes de chaleur s'accompagnaient d'une hausse des tensions, avec davantage de bagarres entre détenus et de confrontations avec le personnel.
À Gand, le directeur Pieter Van Caeneghem a précisé que son établissement hébergeait 447 détenus pour une capacité de seulement 260 places. "Tous les problèmes liés à la surpopulation sont deux fois ou dix fois plus difficiles à gérer lorsqu'il y a une canicule", a-t-il déclaré.
À Merksplas, le directeur Serge Rooman a expliqué qu'il avait commencé, il y a trois ans, à déroger aux protocoles de sécurité pendant les vagues de chaleur en laissant les fenêtres des cellules ouvertes la nuit et en ouvrant les portes de la prison afin de créer des courants d'air.
Ces pratiques ont depuis été intégrées aux consignes officielles. "Le problème fondamental, ce sont les bâtiments", a-t-il déclaré, évoquant des fenêtres à simple vitrage et l'absence de système de ventilation.
"Personne ne gagne des voix en promettant de construire ou de rénover des prisons parce qu'il fait trop chaud l'été", a-t-il ajouté.
"Mais en Belgique, la peine consiste en une privation de liberté, pas en une exposition à des conditions inhumaines."
(Reportage de Layli Foroudi, Alvise Armellini et Amina Ismail;version française Nicolas Delame, édité par Sophie Louet)