Le revirement de Trump dans sa menace à l'Iran consécutif à des avertissements du Golfe
information fournie par Reuters 25/03/2026 à 00:01

par Samia Nakhoul

La 'pause' soudaine opérée par Donald Trump dans son escalade du conflit avec l'Iran fait suite à des avertissements formulés par les pays arabes du Golfe, qui ont prévenu le président américain que la guerre s'orientait vers une phase bien plus périlleuse encore, ont déclaré des sources régionales et des analystes.

Selon eux, des responsables régionaux ont exprimé également leurs craintes que Washington ait sous-estimé la réponse de Téhéran et sa détermination à élargir le conflit.

Les pays arabes du Golfe ont prévenu directement Donald Trump que frapper les centrales énergétiques iraniennes, comme l'a menacé le président américain samedi, provoquerait des représailles de Téhéran contre leurs propres infrastructures d'énergie et de désalinisation, qui sont cruciales, ont rapporté trois sources régionales.

Quand le chef de la Maison blanche a menacé d'"anéantir" le réseau électrique iranien si le détroit d'Ormuz n'était pas rouvert sous quarante-huit heures, Téhéran n'a pas cédé et, d'après deux autres sources régionales, a envoyé via un intermédiaire arabe un avertissement aux capitales du Golfe: toute frappe américaine contre les centrales énergétiques iraniennes donnera lieu à des représailles sans limites.

UNE SITUATION "MÉSESTIMÉE"

Donald Trump a "complètement mésestimé" la situation "quand il a dit 'vous avez quarante-huit heures pour ouvrir le détroit'", a commenté Alan Eyre, ancien diplomate américain expert de l'Iran. "Quand il est devenu clair que l'Iran était sérieux à l'égard de frappes contre les infrastructures énergétiques du Golfe en réponse, (Donald Trump) a dû faire marche arrière", a-t-il ajouté.

Aux yeux d'Alex Vatanka, membre du Middle East Institute, centre de réflexion basé à Washington, l'Iran a surpris le président américain par sa capacité à continuer de se battre et sa détermination à une escalade sans retenue. Les responsables iraniens n'ont "montré aucune inhibition, aucune restriction, aucune retenue", a-t-il dit.

Le département d'Etat américain, le gouvernement iranien et les pays arabes du Golfe n'ont pas répondu dans l'immédiat à des demandes de commentaires.

Sollicitée, une porte-parole de la Maison blanche a déclaré que Donald Trump avait déterminé que les Etats-Unis étaient proches de réaliser les objectifs définis pour l'opération dite "Fureur épique", lancée avec Israël le 28 février.

"Le président est en contact étroit avec nos partenaires au Moyen-Orient, et les attaques du régime terroriste iranien contre ses voisins prouvent combien il était impératif que le président Trump élimine cette menace pour notre pays et nos alliés", a ajouté Anna Kelly.

LEVIER

D'après les sources régionales et des analystes, la décision de Donald Trump de s'abstenir temporairement de frapper les infrastructures énergétiques de l'Iran semble découler d'une prise de conscience que la guerre, dont il menaçait de provoquer une escalade supplémentaire, avait déjà commencé à échapper à son contrôle, avec des coûts désormais supérieurs à de quelconques bénéfices politiques à démontrer sa puissance.

En coulisses, des efforts destinés à éviter un élargissement du conflit ont été menés via des intermédiaires tels que le Pakistan, la Turquie et l'Egypte, de même qu'avec des partenaires du Golfe agacés d'être impliqués dans une guerre qu'ils n'ont pas choisie et qu'ils ne contrôlent pas.

Ebtesam Al-Ketbi, présidente de l'Emirates Policy Center, centre de réflexion basé à Abou Dhabi, a déclaré que la pause annoncée lundi par Donald Trump laissait suggérer deux trajectoires possibles. L'une, a-t-elle dit, est tactique: gagner du temps afin de poursuivre un déploiement militaire, évaluer la réponse de Téhéran et émettre un ultime avertissement avant des bombardements plus importants.

L'autre voie, a-t-elle ajouté, est stratégique: opérer une désescalade afin de préparer le terrain en vue d'un accord plus large, qui incluerait une remise à plat des règles sécuritaires d'engagement dans la région du Golfe.

Dans les deux cas, a conclu Ebtesam Al-Ketbi, cela ne marque pas la fin de la guerre, simplement un repositionnement pour l'utiliser comme levier.

PRÉSERVER DES OPTIONS

Les pays du Golfe ont payé le plus lourd tribut depuis le début des bombardements israélo-américains sur l'Iran, a souligné Alex Vatanka, alors que Téhéran a attaqué les infrastructures régionales et le fret.

"Si j'étais un dirigeant du Golfe, je serais furieux", a-t-il dit. "Ils ont été placés sans leur consentement face à un risque énorme, et les dégâts infligés en quatre semaines pourraient nécessiter des années à réparer".

Pour les analystes, Donald Trump a sous-estimé à la fois la résilience de l'Iran et l'ampleur des répercussions régionales et mondiales.

Alors qu'il s'attendait à ce que Téhéran se montre trop faible, trop divisé ou soit dissuadé de répondre avec force, ont dit des analystes et des représentants régionaux, le président américain s'est retrouvé face à une escalade asymétrique aux lourdes conséquences pour les partenaires des Etats-Unis et pour l'économie mondiale.

La suite ? Un revirement dont Donald Trump a l'habitude: une rhétorique agressive, accompagnée d'un report. Afin de préserver ses options, ont dit des analystes, le chef de la Maison blanche ne devait pas s'avancer vers une escalade qui risquait de transformer une démonstration de force en un bourbier à même de marquer sa présidence, à quelques mois par ailleurs des élections de mi-mandat au Congrès américain ("midterms").

TÉHÉRAN "EN PARTIE ENHARDI ET EN PARTIE APEURÉ"

Les analystes ont également mis en avant un problème plus profond, désormais. La guerre a fait voler en éclats le statu quo que Donald Trump pensait pouvoir refaçonner.

Malmenée, la République islamique n'est pas tombée et a retenu la leçon - la dissuasion fonctionne. Les calculs de Téhéran, ont estimé les analystes, sont désormais basés sur un mélange de confiance et de peur, avec la volonté d'obtenir de cette guerre quelque chose de durable au risque sinon d'être à nouveau entraîné dans un conflit.

Tout accord que parviendrait à sceller Donald Trump serait désormais plus limité, plus coûteux et plus difficile à vanter que ne le souhaitait le président américain. "L'Iran se sent en partie enhardi et en partie apeuré", a dit Alan Eyre.

"Ils ont subi de lourds dégâts, la destruction et la mort, et ils ne veulent pas traverser cela à nouveau", a-t-il poursuivi. "Mais ils ne peuvent pas revenir à l'ancien statu quo" parce qu'Israël attaquerait à nouveau.

POSITION DURCIE

A Téhéran, des sources de haut rang ont fait savoir que la position iranienne en matière de négociations s'était nettement durcie depuis le début de la guerre le 28 février, laissant suggérer que de potentiels pourparlers sérieux auraient un coût élevé pour Washington.

L'Iran cherchera le cas échéant à obtenir des garanties contraignantes à l'égard d'une quelconque intervention militaire à l'avenir, une compensation pour les pertes engendrées par la guerre et le contrôle formel du détroit d'Ormuz, ont déclaré les sources.

C'est ce que souligne également Vali Nasr, académicien irano-américain et expert en politique étrangère. L'Iran ne veut désormais plus d'un retour au statu quo d'avant-guerre mais un accord plus large incluant des garanties sécuritaires, un allègement des sanctions économiques et un rééquilibrage des pouvoirs dans le Golfe, a-t-il dit.

D'après l'historien irano-américain Arash Azizi, la position de Téhéran demeure prudente, avec une volonté d'afficher un message dissuasif tout en étant affaibli par les dégâts subis. Toute issue négociée, a-t-il ajouté, nécessitera vraisemblablement l'aval des pays régionaux et, potentiellement, un appui de puissances comme la Russie et la Chine.

(Samia Nakhoul, avec la contribution de Parisa Hafezi; Jean Terzian pour la version française)