Le Rassemblement national peine à convaincre le monde des affaires
information fournie par Reuters 11/02/2026 à 09:49

Le président du parti d'extrême droite français RN Bardella lors de ses vœux de bonne année à la presse à Paris

par Elizabeth Pineau et Mathieu Rosemain et Leigh Thomas

Haut placé dans les sondages, le Rassemblement national (RN) peine à convaincre les ‌élites du milieu économique hexagonal du bien-fondé de son programme et à faire évoluer sa réputation de parti encore souvent considéré comme toxique, selon une douzaine de sources interrogées par Reuters.

À quatorze mois de l'élection présidentielle, les enquêtes d'opinion donnent les ​chefs de file Jordan Bardella et Marine Le Pen en mesure d'amener au pouvoir une famille politique passée en quelques décennies de mouvement marginal à force majeure.

S'il séduit de plus en plus, le parti nationaliste hostile à l'immigration a du mal à convaincre le milieu des affaires au plus haut niveau : c'est ce qui ressort d'entretiens menés auprès d'une douzaine de PDG, organisations professionnelles, parlementaires et membres du parti.

Les changements de pied sur de nombreux sujets, de la fiscalité à la réforme des ​retraites, et les divergences de vue au sein du RN troublent le monde des affaires. Une confusion à même de faire hésiter les électeurs au moment de confier les clés du pouvoir de la deuxième économie de l'Union européenne.

"Je suis incapable de vous dire à cet instant quelle est la doctrine économique du Rassemblement ​National", a ainsi dit à la presse le mois dernier le président du Medef, Patrick Martin.

Le Rassemblement national n'a pas ⁠répondu à une demande de commentaire de Reuters.

"S'ILS VEULENT NOUS PARLER, ON LEUR PARLE"

Selon un proche de Jordan Bardella, les deux plus hauts dirigeants du RN ont rencontré "la moitié du CAC 40".

Interrogé par Reuters sur ce thème ‌lors de ses voeux à la presse, Jordan Bardella n'a donné aucun nom, se contentant d'affirmer que lui-même et Marine Le Pen voyaient "régulièrement" des chefs d'entreprises de toutes tailles.

"Le discours que nous leur tenons est que l'Etat ne peut pas tout et que le redressement du pays passera nécessairement par le redémarrage de la croissance, la relance de la production", a ajouté le député ​européen.

Parmi les rares hauts dirigeants ayant publiquement reconnu que le RN ne pouvait être ignoré au ‌regard de son aura dans l'opinion, Alexandre Bompard, président de Carrefour, et Patrick Pouyanné, directeur général de TotalEnergies, ont estimé qu'il appartenait aux fédérations professionnelles de prendre contact.

Rien ⁠ne presse, a toutefois laissé entendre Patrick Martin, à la tête de la plus grande organisation patronale du pays.

"Est-ce qu'on est proactif pour provoquer des contacts avec le RN ? Non. Mais à un moment donné, principe de réalité, s'ils veulent nous parler, on leur parle", a-t-il dit.

Même les alliés naturels du parti ne font pas étalage de leur soutien, du moins publiquement. Des milliardaires connus pour leurs valeurs conservatrices comme le magnat des médias et de la logistique Vincent Bolloré et l'entrepreneur ⁠Pierre-Edouard Sterin restent discrets sur leurs liens avec le ‌monde politique.

La présidente du mouvement patronal Ethic Sophie de Menthon a organisé en octobre 2022, à la demande de Marine Le Pen, une rencontre entre des chefs d'entreprise et des élus RN ⁠qui ont selon elle "bien évolué" depuis en matière économique.

"Ils ont appris, en particulier Jordan Bardella. C'est incomparable par rapport à il y a quelques années, même s'il leur reste beaucoup de chemin pour être libéraux. Leur poids croissant fait qu'il faut ‌échanger avec eux", a-t-elle dit à Reuters.

Les petites entreprises sont plus réceptives aux ouvertures du RN que les grands groupes internationaux, a déclaré sous couvert d'anonymat un dirigeant ayant facilité des rencontres.

Ainsi, selon plusieurs sources, les ⁠grands groupes d'assurance et les principales banques du pays ont-ils catégoriquement refusé de rencontrer les dirigeants du RN.

DEUX PROGRAMMES ÉCONOMIQUES

En outre, l'incertaine issue, attendue avant l'été, du ⁠procès en appel de Marine Le Pen dans une affaire ‌de détournement présumé de fonds européens brouille le paysage dans la perspective de l'élection présidentielle de 2027.

"Vous avez encore deux programmes économiques, celui de Jordan Bardella et celui de Marine Le Pen", estime le PDG d'une grande entreprise française. "L'un est libéral, ​l'autre socialiste-communiste".

Selon un sondage Ipsos BVA CESI Ecole d'ingénieurs paru dimanche dans La Tribune, Marine Le Pen est perçue comme plus crédible ‌que Bardella sur les questions économiques (50% contre 39%).

Outre le flou programmatique, les votes des députés RN au Palais-Bourbon ont été parfois perçus comme incohérents.

La ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, ne manque pas une occasion de souligner que lors de l'examen du budget 2026, l'extrême droite ​a voté avec la gauche près de 34 milliards d'euros de hausses d'impôts visant grandes entreprises et Français fortunés.

En ce qui concerne la taxe, elle aussi prônée par la gauche, visant les patrimoines de plus de 100 millions d'euros, le groupe RN s'est abstenu en février et a voté contre en octobre.

Pour Jordan Bardella, la priorité est aujourd'hui de "consulter les filières pour récupérer la liste des normes qui posent aujourd'hui problème à l'économie française, en plus des impôts de production qui ⁠sont nocifs".

Selon le député RN Jean-Philippe Tanguy, le parti va ouvrir "une réflexion interne" sur "une règle d'or" budgétaire permettant de "respecter les 3%" de déficit public tout en préservant les dépenses d'investissement, une mesure à même de rassurer les élites économiques.

Une grande partie des baisses de dépenses proposées par le Rassemblement national concerne l'immigration. Mais aux dires des experts, les économies réalisées seraient bien moindres que ce que prétend le parti, qui souhaite par ailleurs favoriser le pouvoir d'achat et réduire la contribution de la France à l'UE.

La confusion peut profiter aux camps politiques ciblant aussi l'électorat conservateur, à commencer par Les Républicains qui peaufinent leur projet pro-business visant à réduire les coûts élevés de la main-d'oeuvre en France.

"Chez les Républicains nous n'avons pas besoin de justifier les contacts que nous avons avec le monde de l'entreprise. Ces moments de partage, les remontées de préoccupations, nous les avons au quotidien", a dit à Reuters la députée LR et ancienne ministre Véronique Louwagie.

(Reportage Elizabeth Pineau, Mathieu Rosemain ​et Leigh Thomas, avec Michel Rose et Juliette Jabkhiro, édité par Blandine Hénault)