Le procès Frichti, au coeur de la question de l'"ubérisation" du travail
information fournie par Boursorama avec AFP 11/09/2026 à 17:45

Julia Bijaoui à Paris, le 20 avril 2022. ( AFP / JOEL SAGET )

Les livreurs qui travaillaient avec Frichti étaient-ils vraiment indépendants ? Une dizaine de coursiers ont dénoncé un lien de subordination typique du salariat lors du procès pour travail dissimulé de l’entreprise de préparation et de livraison de repas française, parlant d’"assujettissement".

Depuis jeudi, le tribunal judiciaire de Paris se penche sur le statut contesté d’auto-entrepreneurs des coursiers de Frichti - dont une partie substantielle en situation irrégulière - dans le procès qui vise ses deux ex-dirigeants, Julia Bijaoui et Quentin Vacher.

Ces coursiers étaient-ils sans cesse en lien avec des managers ? Choisissaient-ils leurs horaires, leurs commandes, leur rémunération ? Etaient-ils sanctionnés ? Bref, auraient-ils dû être salariés ?

A la barre, une dizaine de livreurs, sur les plus de 200 qui se sont portés parties civiles, ont longuement étayé la "relation permanente" avec les managers, qui les appelaient durant leurs courses et surveillaient les sites où ils récupéraient les commandes.

Et si les coursiers se préinscrivaient sur des plannings, "c’est Frichti qui choisissait" in fine les créneaux et les lieux de livraison, témoigne Adama Diallo, qui a pédalé durant trois ans pour l'entreprise.

Les parties civiles ont réfuté pouvoir choisir librement de se connecter ou non, Frichti ayant "une politique qui t’oblige à travailler", avec un système de niveaux de fiabilité, de 1 à 4. Si le détenteur du compte n'abattait pas assez de commandes, sa note baissait, et Frichti lui proposait mécaniquement moins de livraisons.

"Quand ma femme a accouché, j’ai prévenu que je prenais une semaine pour rester avec elle, je suis descendu du niveau 4 au 2", s'étrangle Adama Diallo dont la forte voix, sous la colère, fait grésiller le micro.

"Ambiguïté de la situation"

Peu de choix dans les plannings mais aussi dans les contrats : "On ne négocie pas, vous signez le contrat, vous respectez (le planning), les commandes", assène Daniel Midelet.

"Et pourtant, vous étiez auto-entrepreneur ?", interroge le président d’audience.

"C’est toute l’ambiguïté de la situation", résume, un peu las, le livreur de 77 ans.

Pourquoi avoir choisi l’auto-entreprise, se demande alors le président.

"C’est une flexibilité qui arrange l’employeur, euh, la plateforme", corrige immédiatement M. Midelet, conscient de son lapsus.

Pour les livreurs en situation irrégulière, la réponse est pragmatique : "vu que je n’avais pas de titre de séjour, je ne pouvais pas être salarié", explique Ahmed Sidibe. "On m’a dit que Frichti recrutait sans vérifier", abonde Mamadou Kaba.

Les deux ex-dirigeants sont également poursuivis pour emploi illégal d’étrangers, qui représenteraient, selon l'avocat qui les défend, Kevin Mention, "deux tiers" des flottes.

Les livreurs ont aussi évoqué les conditions de travail pénibles et précaires, les "sacs trop lourds", les blessures liées à des chutes, le manque d’assurance, l’absence de casque, les intempéries et la pression de rouler toujours plus vite.

Pour la première infraction, celle de travail dissimulé, les deux ex-dirigeants encourent au maximum cinq ans de prison et 75.000 euros d'amende.

Pour la seconde infraction, ils risquent cinq ans de prison maximum ainsi que 15.000 euros d'amende "par étranger concerné".

Le sénateur socialiste Olivier Jacquin, qui avait signalé Frichti en 2020 au procureur de la République, avait déclaré jeudi, en qualité de témoin, que "ce qui était encore peu commun en 2020 s'est considérablement généralisé aujourd'hui".

Les livreurs à vélo incarnent "l'ubérisation" du travail contre laquelle se battent syndicats, associations et parlementaires.

Une loi européenne visant à renforcer les droits des travailleurs de plateformes (coursiers, aide-ménagères, VTC, etc.) doit être transposée en France en décembre et prévoit sous certaines conditions une requalification en contrat de travail salarié.