Le partage de renseignements aux USA a reculé sous Trump, selon des responsables information fournie par Reuters 03/11/2026 à 16:43
par Erin Banco et Jonathan Landay
Le partage des renseignements américains concernant l'Iran et d'autres menaces mondiales avec le Congrès et entre les différentes administrations fédérales a ralenti et a même été temporairement interrompu dans certains cas depuis le début du second mandat du président Donald Trump, selon des responsables et des sources au fait du dossier.
Ces dysfonctionnements risquent de laisser aux décideurs politiques une vision incomplète des menaces pesant sur le pays et d'entraîner des défaillances des services de renseignement comparables à celles révélées dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, ont estimé d'anciens responsables et des experts.
Leur mise en garde intervient alors que l'administration Trump examine la possibilité de reprendre les frappes contre l'Iran après les élections de mi-mandat qui se tiennent mardi.
Les difficultés sont apparues pendant le mandat de l'ancienne directrice du renseignement national (DNI) Tulsi Gabbard dans un contexte de tensions entre son bureau et la CIA. Certaines persistent actuellement bien que les tensions se soient atténuées depuis la démission de Tulsi Gabbard au mois de juin, selon deux responsables américains.
La CIA a cessé de co-rédiger des évaluations avec le Conseil national du renseignement (National Intelligence Council ou NIC), un organe d'analyse relevant du Bureau du directeur du renseignement national (ODNI), ont précisé ces responsables. Le nombre de rapports synthétisant les points de vue de la communauté du renseignement à l'intention des décideurs sur des sujets tels que l'Iran s'en trouve ainsi réduit.
Les parlementaires et leurs collaborateurs ont aussi cessé brièvement de recevoir des rapports du bureau de Tulsi Gabbard dans les jours qui ont suivi l'intervention militaire américaine en Iran en juin 2025, puis à nouveau après la capture de l'ancien président vénézuélien Nicolas Maduro en janvier 2026, selon deux personnes au fait du dossier.
L'équipe de Tulsi Gabbard avait accusé des parlementaires de divulguer des informations à la presse.
CRAINTE DE REPRÉSAILLES
Selon la porte-parole de la CIA, Liz Lyons, l'agence "participe pleinement" à la production des évaluations de renseignement par le biais du rapport quotidien présidentiel (Presidential Daily Brief), dirigé par l'ODNI, ainsi que par l'intermédiaire du NIC.
Par ailleurs, d'anciens responsables travaillent aujourd'hui de manière bipartisane à la Hoover Institution, groupe de réflexion de l'université de Stanford, afin d'élaborer des plans pour reconstruire la communauté du renseignement sous la prochaine administration, ont indiqué quatre anciens responsables américains.
"Tous ces éléments s'additionnent dans un monde extrêmement complexe où les décideurs politiques doivent disposer d'une vision plus sophistiquée, nuancée et intégrée du monde, alors qu'ils en ont de moins en moins", a déclaré Beth Sanner, ancienne directrice adjointe du renseignement national sous le premier mandat de Donald Trump.
Les dysfonctionnements au sein de la communauté américaine du renseignement ont émergé l'an dernier dans un contexte de coupes budgétaires importantes touchant les agences de sécurité nationale, notamment l'ODNI et la CIA, tandis que Donald Trump s'employait à écarter ou à mettre sur la touche les responsables qu'il jugeait déloyaux.
Certains analystes restés au sein des agences de renseignement veillent désormais à ne pas rédiger d'évaluations en contradiction avec les opinions de la Maison blanche par crainte de représailles politiques, ont indiqué deux anciens responsables et un autre toujours en poste, sans préciser quels sont les sujets que les analystes évitent d'aborder.
GUERRE DE TERRITOIRE
"Les analystes continuent de faire leur travail, mais cette Maison blanche les a rendus inutiles, car le président considère toute information qui lui déplaît comme un acte de déloyauté", a déclaré Julia Curlee, ancienne analyste de la CIA, qui dit avoir été licenciée du Conseil de sécurité nationale de Donald Trump l'an dernier parce qu'elle est transgenre.
La Maison blanche n'a pas répondu à une demande de commentaire.
La situation s'est aggravée lors de ce que des responsables ont décrit comme l'une des plus grandes guerres de territoire entre agences depuis trois décennies, opposant deux des institutions les plus influentes du renseignement américain : la CIA et l'ODNI, créé après les attentats du 11 septembre 2001.
Les tensions, apparues après la décision du bureau de Tulsi Gabbard de révoquer les habilitations de sécurité de certains responsables du renseignement en août 2025, ont atteint un tel niveau que la cheffe de cabinet de la Maison blanche, Susie Wiles, a dû intervenir à plusieurs reprises pour apaiser la situation, selon trois anciens responsables.
Le NIC, qui constitue depuis des décennies une ressource essentielle pour les responsables et les législateurs chargés de prendre des décisions en matière de politique étrangère, a ensuite perdu son principal contributeur lorsque la CIA a cessé contribuer aux évaluations en 2026.
Ces évaluations ont pour but de synthétiser les points de vue des 18 agences de renseignement du pays et le Conseil s'appuyait fortement sur la CIA pour ses analyses sur des sujets tels que l'Iran et la Russie.
Si la CIA a continué à partager des renseignements avec le NIC et à collaborer avec lui sur certains rapports, ses analystes se sont concentrés sur leurs propres évaluations.
"PETITES CHAPELLES"
Depuis cette décision, le Conseil du renseignement - qui a également été touché par des réductions d'effectifs - a ralenti sa production d'analyses, ont déclaré deux sources. Aucune de ces analyses n'a porté sur la guerre en Iran, selon cinq responsables actuels ou anciens.
En réponse à une demande de commentaire, un responsable de l'ODNI a déclaré que le groupe avait maintenu des niveaux d'évaluation proches des "tendances historiques".
"Alors que Tulsi n'a pas fait appel au NIC, le nouveau DNI
Jay Clayton s'est révélé être un bon gestionnaire de la communauté du renseignement et reconnaît la valeur du NIC", a déclaré un responsable américain.
Certains anciens cadres des services de renseignement s'inquiètent de voir apparaître de nouvelles barrières entre les agences.
"Le problème, c'est qu'en prenant des mesures qui ont pour effet de vider de leur substance les institutions où il existe une véritable coordination au sein de la communauté du renseignement, on crée de petites chapelles, et chacun peut ensuite choisir celle qu'il souhaite écouter", a souligné Morgan Muir, ancien directeur adjoint du renseignement national sous l'administration Biden, qui avait auparavant travaillé pour George W. Bush.
DU MIEUX AVEC LE NOUVEAU DIRECTEUR DU RENSEIGNEMENT
Le bureau de Tulsi Gabbard a également cessé d'informer le Congrès sur les menaces électorales en 2025, selon deux personnes proches du dossier et un ancien responsable américain.
Jay Clayton, devenu directeur du renseignement national en août, a repris les briefings au Congrès sur ce sujet, ont indiqué des responsables.
"Le directeur Clayton reste déterminé à veiller à ce que l'ODNI et la communauté du renseignement disposent des ressources nécessaires pour continuer à informer les principaux décideurs du gouvernement américain et à assurer la sécurité des Américains", a déclaré son bureau à Reuters.
Dans le cadre d'un autre conflit entre agences, le FBI a cessé fin 2025 de partager certaines informations avec le Centre national de lutte contre le terrorisme (NCTC) pendant plusieurs semaines, après des tentatives du directeur du centre de l'époque Joe Kent et de son équipe d'enquêter sur la fusillade dont a été victime Charlie Kirk, ont déclaré deux anciens responsables.
Les responsables du FBI ont fait savoir à Joe Kent qu'ils estimaient que le NCTC outrepassait ses compétences.
Le FBI n'a pas répondu à une demande de commentaire.
(Reportage Erin Banco, version française Benjamin Mallet)