Le "groupe de dej", quand politiques et journalistes se mettent à table information fournie par AFP 30/03/2026 à 18:51
Lorsqu'un journaliste rejoint pour la première fois un service politique, le même conseil est souvent partagé par ses collègues: "Surtout, trouve-toi vite un bon groupe de déj".
"Un groupe de quoi ?" Un groupe de déjeuner. Un cercle de journalistes qui se retrouvent régulièrement au restaurant pour convier, à l'heure du déjeuner, une personnalité politique.
Autour d'une table, loin des micros et des caméras, la parole se délie. Le responsable politique décrypte l'actualité, les journalistes testent des informations, y glanent des confidences.
De quoi nourrir les articles, mais aussi entretenir de précieuses relations. Le jour où l'invité fera l'actualité, mieux vaut qu'il décroche son téléphone.
C'est ainsi qu'en arpentant les rues du 7e arrondissement de Paris, le quartier de l'Assemblée et des ministères, il n'est pas rare de voir derrière les vitrines des brasseries, des chefs de parti ou députés, voire un ancien président, attablé avec une poignée de journalistes scribouillant, entre deux coups de fourchette, sur des cahiers d'écoliers, ou tapant frénétiquement sur leurs téléphones.
Les membres du gouvernement reçoivent eux, dans leurs ministères, sous les ors de la République.
Au rythme du service, les questions d'actualité fusent.
Les politiques s'y sentent plus libres d'y répondre, car une règle est souvent édictée: ils parlent en "off", c'est-à-dire, sous le sceau de la confidentialité.
Après le repas, retour dans les rédactions, l'entretien est souvent retranscrit.
Une phrase intéressante pour un papier? Un texto est envoyé pour demander de passer "en ON", c'est-à-dire pour citer nommément l'auteur. S'il refuse, il devient "un proche du président", "un député socialiste" ou un "cadre du RN", etc...
Pourquoi au déjeuner? "Pour la convivialité", répond un journaliste, et parce que "c'est le moment idéal pour parler plus longuement aux politiques, toujours en train de courir".
- Le Bourbon -
Face à l'Assemblée, la brasserie Bourbon s'impose, proximité oblige, comme un lieu incontournable où cohabitent responsables de tous bords, d'autant plus alors que l'historique cantine des parlementaires, chez Françoise, dans l'aérogare des Invalides, est en travaux.
Pour le reste, une cartographie des restaurants se dessine en fonction des couleurs politiques.
Mon Square, brasserie à l'addition salée mais au décor précieux est le temple de la macronie.
Les Républicains, élus dans des circonscriptions rurales, ont leur rond de serviettes au Café des ministères, connu pour son cassoulet et ses tripes "gras double".
Pour les Verts, les restaurants avec option végétarienne sont souvent privilégiés. Comme cette adresse arménienne, où un midi, toutes les tables avaient été réservées pour des responsables écologistes. Problème, les tables trop rapprochées empêchaient toutes confidences...
Au Solférino, brasserie sans chichi collée à l'ancien hôtel particulier du Parti socialiste, c'est désormais un chef Insoumis qui y est attablé. Pied de nez à ses adversaires à gauche?
Certains responsables refusent tout déjeuner, comme Clémence Guetté (LFI). Mais difficile d'y échapper quand on prétend à un destin national: François Ruffin, ancien journaliste très critique des pratiques du métier a fini par s'y adonner.
- Collusion ?
À l'inverse, d'autres s'y prêtent volontiers, comme ce cadre socialiste, qui enchaîne parfois deux déjeuners en une seule journée! "J'ai bon appétit", plaisante-t-il.
Une façon de mesurer sa place dans la chaîne alimentaire: "tu commences à peser quand tu passes des cafés aux déjeuners, puis tu sais que tu es au top", quand les grands chefs se mettent "à t'inviter".
Mais pourquoi y participer? "J'aime manger gratuitement", plaisante-t-il, alors que les journalistes règlent la note. Et puis les politiques "adorent parler et qu'on les écoute". Surtout, "ça me permet de diffuser ce que je pense, d'ambiancer les journalistes sur un sujet".
C'est un espace de travail, dont les politiques se servent pour influer sur les débats, émettre des hypothèses dans l'atmosphère sans avoir à les assumer publiquement, tester aussi des formules avant un passage télé ou radio.
"C'est un jeu de dupes" entre journalistes et politiques, analyse le professeur d'université Nicolas Hubé, qui s'est intéressé à ces déjeuners du fait "des cris d'orfraie" des citoyens dès qu'on "lève le rideau" sur cette pratique, comme à l'occasion du café entre deux éditorialistes de France Inter et des cadres socialistes.
Mais ces déjeuners sont "l'huile dans le rouage", qui permet à l'information, autre que le discours convenu, de sortir, souligne le chercheur. L'endroit idéal pour rendre compte des débats internes dans un parti ou vilipender ses camarades.
Régulièrement, ce petit monde se plaint de "n'avoir jamais de conversations vraiment intéressantes sur le fond", comme ce cadre socialiste. "La vérité, pense-t-il, c'est que les Français adorent la politique politicienne".