Le dialogue entre Kyiv et Varsovie face au mur de la mémoire information fournie par Reuters 25/06/2026 à 15:01
par Marek Strzelecki et Barbara Erling
Alors que des responsables débattent jeudi en Pologne de la reconstruction de l'Ukraine, Varsovie peine à désamorcer une crise politique liée à la résurgence des tensions mémorielles qui l'opposent à Kyiv.
La décision du président Karol Nawrocki de retirer au dirigeant ukrainien Volodimir Zelensky la plus haute distinction polonaise, sur fond de désaccord concernant la dénomination d'une unité militaire ukrainienne a déclenché la plus grave crise diplomatique entre les deux voisins depuis l'invasion russe de 2022.
L'unité en question, l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), a été baptisée en référence à des insurgés ayant massacré des Polonais pendant la Seconde Guerre mondiale.
Souhaitant préserver la tenue de la conférence sur la reconstruction de l'Ukraine organisée jeudi à Gdansk, Volodimir Zelensky a choisi de ne pas y participer.
Cette décision de Karol Nawrocki est également un défi adressé au gouvernement de coalition pro-européen du Premier ministre Donald Tusk, contraint de jongler entre une approche plus conciliante envers Kyiv et une hostilité croissante dans l'électorat.
"C'est évident que Nawrocki a en tête de compliquer au maximum la tâche du gouvernement, même au détriment de la position de la Pologne, et il y parvient", a confié une source proche du gouvernement sous le sceau de l'anonymat.
Karol Nawrocki a rejeté toute lecture liant sa décision à des considérations de politique intérieure.
LASSITUDE EN POLOGNE
Malgré un soutien global à l'effort de guerre ukrainien, l'opinion publique polonaise se fait de plus en plus hostile vis-à-vis de l'Ukraine, sous l'effet notamment de la lassitude face à l'accueil des réfugiés, des différends sur les importations de céréales et du souvenir des massacres commis durant la Seconde Guerre mondiale.
Selon un sondage de SW Research pour le quotidien Rzeczpospolita, 51,9% des Polonais considèrent que la décision de Volodimir Zelensky de nommer une unité militaire en référence à l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) a détérioré leur perception de l'Ukraine.
Certains Ukrainiens considèrent l'UPA comme des héros ayant résisté à la fois à l'Union soviétique et à l'Allemagne nazie, symboles de la lutte pour l'indépendance vis-à-vis de Moscou.
Mais cette organisation a également été impliquée dans les massacres de Volhynie, des violences qui se sont étirées entre 1943 et 1945 au cours desquelles, selon la Pologne, environ 100.000 Polonais ont été tués par des nationalistes ukrainiens.
Des milliers d'Ukrainiens ont également perdu la vie lors de représailles.
Donald Tusk et Volodimir Zelensky se sont rencontrés à Bruxelles la veille de la décision de Karol Nawrocki, selon deux sources proches du gouvernement polonais, qui précisent qu'ils avaient évoqué des moyens de désamorcer la crise.
"La suite a été une escalade de la part de Nawrocki (...) et nous sommes face à un problème majeur", a déclaré la source.
Karol Nawrocki avait soulevé la question dès le mois de mai, ses proches affirmant qu'il avait laissé à Volodimir Zelensky le temps de revenir sur sa décision. Ils accusent le président ukrainien d'avoir délibérément offensé la Pologne pour détourner l'attention de scandales de corruption.
"Le monde parle de plus en plus de sommes détournées par des Ukrainiens liés à l'équipe de Zelensky, ce qui rend encore plus évident qu'il cherche à détourner l'attention, notamment en attisant les différends historiques et en insultant les Polonais", a accusé Marcin Przydacz, conseiller en politique étrangère de Karol Nawrocki.
Volodimir Zelensky soupçonne de son côté Karol Nawrocki de vouloir marquer des points avant les élections législatives de 2027, que ses alliés du parti nationaliste Droit et Justice (PiS) espèrent remporter.
MARGINALISATION
Malgré ces tensions, la majorité des Polonais estime que la sécurité de l'Ukraine est indissociable de la leur et souhaitent
que Varsovie participe aux négociations visant à mettre fin au conflit.
"Toute personne sensée sait que la querelle entre la Pologne et l'Ukraine est le plus beau cadeau pour le président russe", a déclaré Donald Tusk mercredi.
L'absence du chef du gouvernement polonais lors d'une réunion à Londres entre les dirigeants britannique, allemand et français — le format E3 — et Volodimir Zelensky a toutefois suscité des inquiétudes quant à une possible marginalisation de la Pologne, alors que les puissances d'Europe occidentale cherchent à orienter Kyiv vers des discussions avec Moscou.
Donald Tusk a néanmoins rejoint ces dirigeants à Berlin mercredi dans un format élargi E5 incluant également Giorgia Meloni, la présidente du Conseil italien.
"La Pologne n'a jamais douté et ne doutera pas que l'avenir de l'Europe, du monde occidental et de l'Ukraine en ce moment critique dépendra de notre capacité à préserver l'unité européenne et transatlantique", a-t-il déclaré, estimant également que les pays du flanc oriental de l'OTAN doivent être représentés dans tous les formats importants.
Des diplomates jugent qu'une escalade du différend actuel pourrait compliquer la participation de Varsovie aux discussions.
"Si la Pologne souhaite être impliquée dans les discussions sur l'Ukraine, y compris dans des formats comme le E3, il n'est pas surprenant qu'elle ne soit pas invitée si elle se comporte ainsi", a confié un diplomate européen.
Selon des sources gouvernementales, l'exécutif ne peut se permettre d'alimenter une surenchère anti-ukrainienne susceptible de radicaliser davantage l'opinion.
"La prochaine étape, c'est la violence dans la rue, donc on ne peut tout simplement pas se le permettre", a conclu la source.
(Marek Strzelecki et Barbara Erling, avec Pawel Florkiewicz et Anna Koper version française Nicolas Delame, édité par Benoit Van Overstraeten)