La victoire de De La Espriella en Colombie confirme le virage à droite de l’Amérique latine
information fournie par Reuters 22/06/2026 à 10:51

La Colombie a basculé à droite avec l’élection de l'avocat nationaliste et novice en politique Abelardo De La Espriella à la présidence, accélérant un virage à droite qui se propage à travers l’Amérique latine.

Au Pérou, où les autorités procèdent lentement au dépouillement des bulletins contestés du second tour de l’élection présidentielle du 7 juin, la conservatrice Keiko Fujimori devrait l’emporter avec un peu plus de 0,2% d’avance, s’adjugeant ainsi la présidence après trois tentatives infructueuses.

La Colombie et le Pérou rejoignent désormais l’Argentine, le Chili, l’Équateur, la Bolivie et le Panama dans ce mouvement vers la droite, un renversement spectaculaire de la "vague rose" qui avait porté plusieurs gouvernements de gauche au pouvoir au début des années 2020, dont celui du Colombien Gustavo Petro, premier président de gauche du pays.

Selon la loi colombienne, un décompte final vérifié, supervisé par des notaires et des juges, est obligatoire et était presque terminé dimanche soir. Il n’est pas certain qu’il corresponde entièrement au premier décompte.

Dans toute la région, y compris en Colombie, les économies fragiles et la hausse de la criminalité ont redéfini les priorités des électeurs. Des candidats d’extrême droite, autrefois marginaux, ont gagné du terrain en promettant des mesures de répression, dans un contexte de montée mondiale du nationalisme de droite et d’une volonté du président Donald Trump de combattre l’influence croissante de la Chine en Amérique latine et d’exercer davantage de contrôle américain sur la région.

"C’est un alignement inhabituel des étoiles pour Trump", a déclaré Steven Levitsky, professeur d’études latino-américaines et de sciences politiques à l’université de Harvard.

"On voit rarement un si grand nombre de gouvernements aussi proches idéologiquement que ceux que l’on observe actuellement."

Au cours de l’année écoulée, Donald Trump a ordonné des frappes ayant tué plus de 150 personnes à bord de bateaux soupçonnés de trafic de drogue dans les Caraïbes, lancé une alliance régionale de droite, le "Bouclier des Amériques", et capturé le président vénézuélien Nicolas Maduro lors d’un raid à Caracas.

Gustavo Petro a été le critique le plus virulent de Donald Trump dans la région, s’attirant des menaces d’action militaire et de sanctions. Abelardo De La Espriella, en revanche, est un admirateur de Donald Trump.

Citoyen américain naturalisé ayant vécu à Miami, il a été un soutien déclaré de Donald Trump et a reçu son appui avant le second tour. Il a promis de rejoindre le "Bouclier des Amériques", de lutter contre les trafiquants de drogue, d’assouplir les réglementations pour les entreprises, de réduire les impôts et de relancer les projets pétroliers et gaziers arrêtés sous Gustavo Petro.

Sa victoire intervient alors que la Colombie fait face à des pénuries de gaz et que les marchés mondiaux de l’énergie sont bouleversés par la guerre contre l’Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz.

Avec les vastes réserves pétrolières du Guyana et du Venezuela — que Donald Trump a promis de développer — et l’une des plus grandes formations de schiste au monde en Argentine, des experts estiment que l’Amérique latine pourrait devenir une puissance énergétique mondiale.

DÉFIS ÉCONOMIQUES ET SÉCURITAIRES

Les dirigeants de droite en Argentine, au Chili,au Pérou et en Colombie ont gagné le soutien des électeurs grâce à des promesses de réductions d’impôts, d’un État plus limité et d’un assouplissement des règles dans les secteurs minier et des énergies fossiles. Toutefois, beaucoup sont confrontés à des déficits budgétaires, les obligeant à procéder à des coupes impopulaires qui ont déclenché des manifestations.

La Bolivie a déclaré l’état d’urgence ce week-end et a commencé à lever les barrages qui paralysaient le pays depuis plus de 50 jours, alors que les syndicats et d’autres groupes protestaient contre les mesures d’austérité mises en place par le président de centre-droit Rodrigo Paz.

Au Chili, le président José Antonio Kast a vu sa cote de popularité s’effondrer après que la guerre en Iran a contraint son gouvernement à augmenter les prix des carburants, tandis que les mesures d’austérité du président argentin Javier Milei ont donné lieu à des manifestations récurrentes.

Les défis sécuritaires persistent malgré les promesses de fermeté face à la criminalité. En Équateur, les homicides ont augmenté de 30% l’année dernière, le gouvernement du président Daniel Noboa attribuant cette hausse aux guerres de territoire entre des gangs fragmentés cherchant à prendre le contrôle.

Les homicides ont également augmenté au Costa Rica sous le dirigeant populiste de droite Rodrigo Chaves. Sa successeure, la présidente Laura Fernandez, a promis une guerre contre la criminalité, mais les meurtres restent élevés alors que ce petit pays d’Amérique centrale est devenu un point clé d’expédition de la cocaïne sud-américaine destinée aux États-Unis et à l’Europe.

UN ÉPREUVE DIFFICILE

Le trafic de drogue, l’exploitation minière illégale et la faible présence de l’État dans certaines régions de Colombie devraient représenter un défi de taille pour Abelardo De La Espriella, selon des analystes.

Abelardo De La Espriella a remporté l’élection avec moins de 1% d’avance et devra gouverner avec un Congrès divisé, où le parti Pacte historique de son rival Ivan Cepeda détient davantage de sièges que tout autre parti.

Son style vestimentaire et ses promesses de méga-prisons ont suscité des comparaisons avec le dirigeant salvadorien Nayib Bukele, qui se qualifie lui-même de "dictateur le plus cool du monde". Abelardo De La Espriella a nié vouloir imiter Nayib Bukele.

"La Colombie est un pays bien plus vaste et bien plus complexe à gérer que le Salvador, et importer les solutions sécuritaires du Salvador en Colombie n’est pas faisable, que ce soit légalement, financièrement ou en termes d’engagement international", a déclaré Sergio Guzman, fondateur de Colombia Risk Analysis.

Selon Steven Levitsky, Abelardo De La Espriella devra travailler avec les puissantes institutions démocratiques colombiennes pour faire adopter des réformes et "s’il tente d’aller dans une direction plus radicale, il pourrait avoir des problèmes".

(Alexander Villegas, version française Elena Smirnova, édité par Augustin Turpin)