La hausse des taux obligataires en Europe accentue la pression sur les finances publiques information fournie par Reuters 16/04/2026 à 14:38
par Harry Robertson
Les rendements des obligations souveraines en Europe ont fortement progressé depuis le début de la guerre israélo-américaine contre l'Iran, accentuant la pression sur les finances publiques déjà fragiles des pays européens.
Ces dernier voient leurs coûts d'emprunt s'envoler avant même que le ralentissement de l'activité économique et les mesures de soutien budgétaire en découlant ne produisent leurs effets.
Si les marchés boursiers ont rebondi depuis fin mars avec l'espoir d'une fin prochaine du conflit, les analystes estiment que les rendements obligataires devraient rester élevés en raison des dégâts causés aux infrastructures énergétiques des pays du Golfe qui devraient maintenir les prix de l'énergie sur des plus hauts.
"De toute évidence, cette hausse des rendements est un facteur négatif pour les finances publiques en Europe", estime Max Kitson, stratège sur les taux européens chez Barclays. "Elle se traduit en fin de compte par une augmentation des coûts d'intérêt."
1 / DES RENDEMENTS DURABLEMENT ÉLEVÉS
Malgré le cessez-le-feu temporaire conclu entre les Etats-Unis et l'Iran, les rendements obligataires - qui évoluent à l'inverse des prix des obligations et déterminent les coûts d'emprunt des gouvernements - restent nettement plus élevés qu'au début du conflit.
Le rendement du Bund allemand à dix ans, référence pour la zone euro, s'affichait jeudi à plus de 3% alors qu'il évoluait autour de 2,65% avant le début du conflit au Moyen-Orient le 28 février.
En France, le rendement de l'OAT de même échéance s'établit à 3,65% contre 3,21%.
La hausse des rendements des obligations souveraines s'explique en grande partie par la révision des anticipations autour de la politique monétaire des grandes banques centrales. Les traders estiment que la hausse des prix de l'énergie va obliger la Banque centrale européenne (BCE) tout comme la Banque d'Angleterre à relever leurs taux d'intérêt cette année.
Reflet des tensions, la Grande-Bretagne a vendu cette semaine un montant record d'obligations d'État à 10 ans au rendement le plus élevé depuis 2008, à 4,916%.
Au début du mois, l'Agence France Trésor a mis sur le marché une obligation à 10 ans au rendement le plus élevé depuis 2011, à 3,73%, selon les calculs de Reuters.
2 / LA CHARGE DE LA DETTE S'ALOURDIT
Les coûts du service de la dette sont d'ores et déjà élevés ou en hausse dans les quatre plus grandes économies européennes, à la suite de l'explosion des dépenses publiques liée à la pandémie de COVID-19 et à la hausse des taux d'intérêt qui s'en est suivie.
En France, la charge budgétaire de la dette était prévue à 59,3 milliards d'euros cette année avant la crise au Moyen-Orient. Selon Bercy, le conflit a engendré un renchérissement significatif du service de la dette, estimé aux alentours de quatre milliards d'euros.
En Allemagne, le coût du service de la dette est estimé à environ 30 milliards d'euros tandis que le Royaume-Uni devrait consacrer environ 109 milliards de livres sterling (148 milliards de dollars) au service de la dette nette sur l'exercice 2026/27, contre environ 66 milliards de livres sterling pour le budget de la défense, ce qui reflète notamment la part importante de sa dette indexée sur l'inflation.
3 / OBLIGATIONS INDEXÉES SUR L'INFLATION
Le Royaume-Uni est l'économie européenne la plus exposée aux obligations indexées sur l'inflation, celles-ci représentant environ 24% de son encours de dette. Les paiements d'intérêt à l'échéance de ces obligations sont indexées sur l'évolution des prix.
Cela s'est avéré très coûteux lors de la flambée de l'inflation post-pandémie de COVID-19. Les intérêts nets de la dette britannique ont bondi de 1,7% du produit intérieur brut (PIB) en 2019-2020 à 4,4% en 2022-2023, selon l'Office for Budget Responsibility (OBR).
Si peu d'analystes s'attendent au retour d'une inflation à deux chiffres, comme ça a été le cas en 2022, l'OBR estime qu'une hausse d'un point de pourcentage de l'inflation ajouterait environ sept milliards de livres au coût d'intérêt de la dette cette année.
Cela entamerait ainsi la marge de manœuvre de 24 milliards de livres dont dispose la chancelière de l'Echiquier Rachel Reeves par rapport à ses règles budgétaires.
4 / RISQUE DE REFINANCEMENT LIMITÉ
Les agences gérant la dette publique des pays européens lèvent constamment des fonds sur les marchés obligataires et ressentiront les effets de la hausse des rendements lorsqu'elles devront remplacer la dette arrivant à échéance.
L'impact devrait toutefois être relativement lent, selon les analystes.
D'après des données de S&P Global Ratings, l'Italie doit refinancer un montant de dette équivalent à 17% du PIB en 2026, contre 12% pour la France et 7% pour le Royaume-Uni et l'Allemagne.
"C'est un casse-tête supplémentaire (...) mais rien de plus", pointe Andrew Kenningham, économiste pour l'Europe chez Capital Economics.
"Cela dépendra beaucoup de l'évolution des prix de l'énergie et, dans un second temps, de la mesure dans laquelle les gouvernements tenteront de protéger l'économie contre ces hausses de prix."
Les risques pesant sur les pays malmenés lors de la crise de la dette en zone euro en 2011-2012, tels que l'Italie, l'Espagne et la Grèce, ont diminué car ces pays ont réduit ces dernières années leurs déficits primaires, pointent les analystes.
Leurs rendements obligataires ont d'ailleurs chuté et avoisinent désormais, sur une échéance à dix ans, le taux de l'OAT française.
5 / LES PAYS RÉDUISENT LA DURÉE DE LEURS ÉMISSIONS
Pour faire face à la hausse des rendements obligataires, les économies développées se sont tournées vers des emprunts à plus court terme, ce qui leur permet de profiter de taux plus bas.
Si cela a contribué à limiter les coûts d'intérêt de la dette, le Fonds monétaire international (FMI) a averti mercredi que cela comportait également des risques.
"Lorsque la dette est concentrée sur des échéances plus courtes, les gouvernements doivent se refinancer plus fréquemment, ce qui accroît leur exposition aux changements brusques des conditions du marché ou du sentiment des investisseurs", a prévenu le fonds dans son dernier rapport de suivi budgétaire.
(version française Blandine Hénault, édité par Benoit Van Overstraeten)