La guerre pourrait paradoxalement renforcer l'Iran et affaiblir les pays du Golfe information fournie par Reuters 02/04/2026 à 11:17
par Samia Nakhoul
- Si Donald Trump mettait fin à la guerre au Moyen-Orient sans conclure un accord de paix avec Téhéran, comme il l'a laissé entendre, l'Iran pourrait se retrouver en position de force face aux pays du Golfe, qui subissent les conséquences d'un conflit dans lequel ils ont été entraînés contre leur volonté.
Le président américain a averti, dans son allocution nocturne, qu'il allait "renvoyer l'Iran à l'âge de pierre", brandissant la menace de nouvelles frappes lors des prochaines semaines, ajoutant que les "principaux objectifs stratégiques" de l'armée américaine en Iran seraient bientôt atteints.
Mais Téhéran pourrait sortir renforcé de ce conflit entamé le 28 février, après avoir résisté pendant des semaines aux frappes israélo-américaines, lancé des missiles sur les pays du Golfe et affolé les marchés énergétiques en fermant de facto le détroit d'Ormuz, essentiel au trafic maritime mondial.
Avant son allocution dans la nuit de mercredi à jeudi, Donald Trump a dit à Reuters que les Etats-Unis pourraient mettre fin à son offensive "assez rapidement" sans même un accord de paix.
Mais une fin de la guerre sans garanties claires sur la suite des événements représente un danger majeur pour les Etats du Golfe.
"Le problème est la fin du conflit sans véritable issue", estime Mohammed Baharoon, directeur du centre de recherche de Dubaï B'huth. "(Trump) peut stopper sa guerre, mais ça ne veut pas dire que l'Iran fera de même."
Tant que les troupes américaines resteront stationnées dans des bases abritées par des pays du Golfe, l'Iran continuera de menacer la région, selon lui.
C'est le paradoxe de cette guerre. L'Iran pourrait profiter de cette guerre pour inverser le rapport de force en misant sur sa capacité à perturber la navigation maritime, les flux énergétiques et la stabilité régionale alors que les Etats du Golfe sont voués à subir les conséquences économiques et stratégiques d'un conflit non résolu.
L'entrave à la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz, par lequel transite en temps normal près de 20% des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel liquéfié, pourrait être une inquiétude réelle pour la région, selon Mohammed Baharoon.
L'Iran pourrait "jouer la carte des eaux territoriales" et dicter les règles du jeu dans le détroit d'Ormuz, analyse-t-il.
La capacité du régime iranien à perturber les flux énergétiques envoie un message clair aux pays qui souhaiteraient attaquer l'Iran, ajoute Mohammed Baharoon.
Dans ce contexte, les Etats de la région ont pris grand soin de ne pas s'impliquer dans le conflit. Des dirigeants de la région expliquent craindre que le conflit entre l'Iran et les forces israélo-américaines ne se transforme en une confrontation entre musulmans chiites et sunnites, qui redessinerait le Moyen-Orient dans les décennies à venir.
ERREUR FONDAMENTALE
Le risque d'une escalade des tensions s'est bâti sur ce que les analystes politiques décrivent comme une erreur fondamentale de jugement de la part des Etats-Unis et d'Israël sur la réponse de Téhéran aux frappes d'une intensité sans précédent sur le régime théocratique iranien.
L'assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei au premier jour du conflit devait porter un coup décisif au régime iranien mais il a rapidement été remplacé par son fils, Mojtaba Khamenei.
Ce qui devait être perçu comme une décapitation du système iranien est devenu une provocation aux yeux de ses dirigeants qui ont promis résistance et revanche.
"En une attaque, Trump et (le Premier ministre israélien Benjamin) Netanyahu ont transformé ce conflit géopolitique en guerre de religion et civilisationnelle", observe Fawaz Gerges, expert de la région.
"Ils ont élevé (Ali) Khamenei, dirigeant contesté, au rang de martyr."
La mort de l'ancien guide suprême a donné du crédit aux partisans d'une ligne dure à Téhéran, renforçant aussi bien les élites cléricales que le Corps des gardiens de la Révolution islamique dans leur conviction qu'une capitulation est impensable, selon des observateurs de la région.
L'idée selon laquelle l'élimination des plus hauts dirigeants mènera à la chute du régime symbolise l'ignorance du système hiérarchique iranien, des structures parallèles et du long passé de résilience du régime, forgé par huit années de guerre contre l'Irak ou encore par les différentes vagues de sanctions américaines.
Tout cela contribue à faire de l'Iran un Etat plus défiant qui privilégiera la radicalisation plutôt que la capitulation, laissant le Moyen-Orient faire face aux conséquences du conflit.
"Khamenei était un ayatollah, (le tuer) n'est pas quelque chose que l'on peut faire, et encore moins quand c'est une puissance étrangère qui tue un ayatollah", déclaré Alex Vatanka, spécialiste de l'Iran au Middle East Institute.
"Mais c'est Trump (...) un homme qui n'a aucune limite et aux yeyx le clergé chiite (...) il a enfreint toutes les règles et protocoles."
L'ARME PÉTROLIÈRE DE L'IRAN
Pour Magnus Ranstorp, expert en terrorisme, les décideurs israéliens et américains ne se sont pas lancés aveuglément dans ce conflit, mais ils ont sous-estimé les capacités de résilience du régime iranien.
Washington et Tel-Aviv avaient anticipé qu'une domination des airs - via la destruction de lanceurs de missiles, de centres de commande et l'assassinat de hauts dirigeants - allait se traduire à la fois par une liberté de mouvement pour leurs armées et une diminution des marges de manoeuvre stratégique à disposition de l'Iran, poursuit cet analyste.
Mais, au lieu de ce résultat escompté, le système iranien s'est non pas effrité mais renforcé, notamment parce qu'il est en mesure de s'appuyer sur des institutions parallèles, conçues pour se régénérer sous pression, explique-t-il.
Washington a aussi réalisé une erreur de jugement dans les capacités de représailles de Téhéran, selon des analystes politiques de la région.
Le régime iranien n'a pas effectivement pas besoin de lutter dans les airs, il lui suffit de répercuter au maximum le coût d'une agression dont il fait l'objet.
L'Iran s'est ainsi efforcé ces dernières années d'identifier les points stratégiques dans lesquels investir plutôt que de répondre à la force par la force. Il est de ce fait parvenu à la conclusion que le secteur de l'énergie et le détroit d'Ormuz étaient des pièces centrales dans sa tactique.
En frappant des sites énergétiques au Moyens-Orient et en faisant porter une menace sur le détroit d'Ormuz, Téhéran a fait flamber les prix du pétrole, entraînant une poussée inflationniste à travers le monde et mis la pression sur Washington et ses alliés.
L'objectif, selon les analystes, n'était pas une victoire sur le champ de bataille mais de provoquer un épuisement économique.
Une fin prématurée de la guerre, sans garanties de sécurité, laisserait les États du Golfe sans protection, et toute future riposte iranienne pourrait ne pas se limiter à la région.
Téhéran conserve la capacité de mobiliser des réseaux internationaux établis de longue date, en utilisant des canaux développés au fil des décennies pour frapper des cibles israéliennes, américaines et alliées loin du champ de bataille.
"Ils n'ont pas encore commencé mais possèdent une vaste capacité à punir les Etats-Unis et Israël", avance Magnus Ranstorp, qui compare l'Iran à une hydre dont les tentacules peuvent être activées loin du Moyen-Orient.
Cette menace pèse au-dessus des Etats-Unis, et un éventuel retrait américain, alors même que les opérations israéliennes dépendent en partie de son plus grand allié, ne serait pas vu comme une défaite par Téhéran.
Le régime théocratique aura alors perduré et l'équilibre des pouvoirs n'aura pas été radicalement perturbé, laissant la perception d'un Iran encore plus dangereux dans la région, estiment les analystes régionaux.
(Version française Zhifan Liu, édité par Benoit Van Overstraeten)