La guerre entre Israël et le Hezbollah réveille les fractures du Liban
information fournie par Reuters 27/03/2026 à 14:45

par Tom Perry, Maya Gebeily, Laila Bassam et Emilie Madi

La guerre entre Israël et le Hezbollah fragilise le Liban comme jamais peut-être depuis la guerre civile de 1975-1990, constatent nombre d'analystes et acteurs politiques libanais.

Le conflit, qui a fait un million de déplacés dont une majorité de chiites, ravive les tensions entre communautés religieuses et nourrit l'hostilité entre le "parti de Dieu" et ses opposants.

Après quinze mois d'accalmie relative consécutive au cessez-le-feu de novembre 2024, le Hezbollah a relancé les affrontements avec Israël le 2 mars dernier, en soutien de son parrain iranien.

Les bombardements israéliens qui se sont ensuivis, faisant un millier de morts, et les ordres d'évacuation émis par Tsahal repoussent les habitants chiites vers des secteurs chrétiens ou druzes, où l'on reproche au Hezbollah d'avoir plongé le pays à nouveau dans la guerre, alors qu'Israël menace désormais le Liban de destructions comparables à la bande de Gaza et entend occuper le sud du pays pour y établir une "zone de sécurité".

Ces mouvements de population constitueront une "bombe à retardement" si les déplacés ne peuvent regagner leurs domiciles, avertit un responsable étranger.

L'armée israélienne a ordonné l'évacuation d'une grande partie du sud du Liban, de la banlieue sud de Beyrouth contrôlée par le Hezbollah ou des bastions de l'organisation chiite dans l'est du pays.

Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a prévenu que des centaines de milliers d'habitants chiites vivant au sud du fleuve Litani ne pourraient pas revenir chez eux tant que la sécurité du nord d'Israël, visé par les roquettes du Hezbollah, ne serait pas assurée.

"L'ÉTINCELLE N'A PAS ENCORE JAILLI"

Nadim Gemayel, député chrétien opposé au "parti de Dieu", dit craindre qu'Israël ne repousse délibérément les chiites vers d'autres régions du Liban afin d'attiser les conflits entre communautés.

Les tensions "existent déjà", dit-il, "mais l'étincelle n'a pas encore jailli et j'espère qu'elle ne jaillira jamais".

"Si les Israéliens restent très longtemps dans le Sud, ce sera une catastrophe pour tout le monde (...). Le Liban ne peut pas assimiler un tel déplacement de population", ajoute-t-il en appelant le gouvernement à "désarmer le Hezbollah et à mettre fin à cette guerre".

Le groupe armé chiite, bien qu'affaibli après le conflit de 2023-2024 contre Israël, a tiré de nombreuses roquettes vers Israël et déployé rapidement des combattants dans le sud du pays depuis le 2 mars, rejetant la volonté du gouvernement de le désarmer et d'interdire ses activités militaires.

L'armée israélienne, de son côté, se défend de chercher à attiser les tensions. Elle déclare n'agir que contre le Hezbollah et rejette toute allégation tendant à faire croire qu'elle agit contre une population spécifique.

Un responsable militaire israélien a toutefois déclaré à Reuters que les ordres d'évacuation n'étaient émis qu'à destination des villages chiites du sud du Liban, et que les villages chrétiens n'étaient pas visés par les forces de Tsahal et n'étaient pas vidés de leur population.

"LA SITUATION NOUS DÉPASSE"

Mardi, une rixe a opposé des habitants d'un quartier majoritairement chrétien à des déplacés après la chute de débris d'un missile balistique iranien intercepté au-dessus du Liban, qui n'était pas visé selon l'armée libanaise.

Un projet visant à construire un abri pour déplacés dans le quartier de la Quarantaine à Beyrouth a soulevé les objections de responsables politiques chrétiens. Le Premier ministre Nawaf Salam a finalement décidé que le site serait utilisé pour entreposer de l'aide.

Dans le faubourg majoritairement chrétien de Dekouané à l'est de la capitale, environ 2.000 chiites déplacés ont été accueillis dans une école professionnelle.

Zeinab al-Meqdad, 50 ans, déclare que sa famille, qui a fui les bombardements sur la banlieue sud de Beyrouth, n'a rencontré aucun problème depuis son installation. Antoine Abou Aboud, un responsable local, précise qu'un millier d'autres déplacés ont été placés dans des hôtels ou des locations dans la commune.

"C'est la guerre et la situation nous dépasse. Aujourd'hui, nous devons nous montrer patients les uns envers les autres", dit-il. Le conseil municipal, ajoute-t-il, a renforcé les contrôles des personnes cherchant à louer, faisant vérifier les papiers d'identité par les forces de sécurité, les habitants redoutant la présence de quiconque pourrait "représenter un danger pour leur maison ou leur vie".

COEXISTENCE

Les divisions au sein de la société libanaise se reflètent au plus haut niveau de l'Etat. Le gouvernement de Nawaf Salam et du président Joseph Aoun a interdit toute activité militaire au Hezbollah, appelé à des discussions avec Israël et déclaré l'ambassadeur d'Iran persona non grata.

Mahmoud Qmati, membre du bureau politique du Hezbollah, a comparé le gouvernement de Beyrouth à celui de Vichy sous la France occupée.

Le député druze Wael Abou Faour déplore une "rhétorique de confrontation" qui "exacerbe les craintes pour la stabilité interne".

Hassan Fadlallah, député du Hezbollah, se dit convaincu que toutes les mesures prises par le gouvernement pour désarmer le Hezbollah seront annulées "quand Israël aura échoué à atteindre ses objectifs".

"Quand nous aurons fini d'affronter cette agression, nous, en tant que Libanais, nous occuperons de nos problèmes internes", ajoute-t-il.

Pour le député chrétien Alain Aoun, le Liban est bel et bien dans une phase de transition dont les termes seront dictés par l'issue du conflit avec l'Iran.

"La coexistence entre les armes de l'Etat et celles du Hezbollah que nous connaissons depuis des décennies approche de son terme d'une manière ou d'une autre", dit-il, "avec toutes les répercussions potentielles pour la société et le système politique."

(Avec la contribution de Catherine Cartier et Khalil Ashawi à Beyrouth, Pesha Magid à Tel Aviv; Jean-Stéphane Brosse pour la version française, édité par Sophie Louet)