La Creuse, lieu de refuge et d'inspiration pour l'historien-résistant Marc Bloch information fournie par AFP 07/06/2026 à 10:17
Le 23 juin, Marc Bloch entrera au Panthéon mais ses cendres resteront en Creuse, dans le caveau familial au cimetière du Bourg-d'Hem, un village intimement lié à la vie comme à l'œuvre de l'historien et résistant juif exécuté par la Gestapo en juin 1944.
Son fils Daniel, décédé l'an dernier à 99 ans, avait écrit en 2023 au maire de cette commune de 200 habitants du centre de la France: il lui demandait d'intervenir auprès de l'Élysée pour que son père, soldat des deux guerres mondiales, patriote antifasciste et fervent républicain, rejoigne le sanctuaire de la mémoire nationale.
La requête fut transmise, et en novembre 2024, le président Emmanuel Macron annonçait la panthéonisation de l'auteur de "L'Étrange Défaite", louant sa "lucidité cinglante", "l'audace des mots et des idées" mais aussi le "courage physique" de celui qui fut torturé avant d'être fusillé près de Lyon, sa ville natale en 1886.
Comme celle de Robert Badinter, artisan de l'abolition de la peine de mort entré au Panthéon en octobre dernier, la famille de Marc Bloch a opté pour un cénotaphe, ne souhaitant pas déplacer ses cendres.
"Il était profondément attaché à la Creuse, il y repose dans ce joli petit cimetière aux côtés de ses enfants, pourquoi l'en éloigner?", explique à l'AFP sa petite-fille, Suzette Bloch. D'autant que le corps de Simonne Vidal, son épouse panthéonisée avec lui, manque déjà: à Lyon où elle s'était rendue après l'arrestation de son mari, elle mourut peu après à l'hôpital sous une fausse identité et fut enterrée dans une fosse commune.
"Nous ne l'avons jamais récupéré", ajoute celle qui voit là "une raison de plus" de ne pas déplacer les cendres de son grand-père. "Cela permet de conserver un lieu de recueillement en Creuse, c'est un peu nos racines", abonde Matis Bloch, arrière-petit-fils devenu historien, comme son aïeul.
- Fougères, une maison... -
Ces racines remontent à 1929 quand Marc Bloch fait l'éloge, dans la revue des Annales qu'il vient de fonder avec Lucien Febvre, d'un livre signé d'un avocat et historien creusois, Louis Lacrocq.
Les deux hommes se lient d'amitié et l'année suivante, le second signale au premier une maison à vendre au Bourg-d'Hem.
Marc Bloch l'achète et y passe désormais les vacances en famille. "Comme beaucoup de descendants d'Alsaciens qui avaient choisi la France après 1870, il avait perdu ses racines et en trouva de nouvelles dans la Creuse", explique Suzette Bloch.
Mais "il y avait toujours un aspect très studieux dans ses séjours" au hameau des Fougères, où le médiéviste qui enseignait à Strasbourg, puis à la Sorbonne, rédigeait des "articles et ouvrages dans un bureau accolé à la maison", relate l'historien creusois Guy Avizou.
Pour l'historienne Annette Becker, la Creuse permet à l'intellectuel érudit de renouer avec le monde paysan rencontré dans les tranchées de 1914-1918, au moment même où il écrit sur le sujet.
"Ce qui l'intéresse beaucoup, c'est la taille des champs, le parcellaire (...) Il part du présent pour comprendre le passé", explique-t-elle.
En 1931 sort un ouvrage fondateur de cette histoire "régressive", "Les caractères originaux de l'histoire rurale française", avant les deux tomes de "La Société féodale", son grand œuvre, en 1939 puis 1940.
- ... et un pseudonyme -
Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, Marc Bloch se mobilise volontairement à 53 ans et met les siens à l'abri à Guéret. Il les retrouve à l'été 1940 au Bourg-d'Hem, où il rédige "L'Étrange défaite", analyse implacable du désastre militaire français, publiée seulement six ans plus tard.
Les lois anti-juives du régime de Vichy et l'invasion de la zone sud l'excluent de l'université, après des postes à Clermont-Ferrand et Montpellier, et en 1943 il rejoint Lyon et la Résistance.
Durant ces années, il continue d'écrire dans les "Mélanges d'histoire sociale" - nom de la revue des Annales sous l'Occupation - en signant "Marc Fougères", du nom du hameau servant de refuge familial, comme le révèle Lucien Febvre à la mort de son ami.
Marc Bloch est mitraillé avec 29 camarades - deux survécurent - le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de Formans (Ain). Les corps sont inhumés au cimetière communal, d'où ses cendres furent transférées, en 1977, au Bourg-d'Hem lors d'une cérémonie à laquelle assiste Simone Veil - qu'il rejoindra au Panthéon - selon l'ancien maire de la commune, Robert Deschamps.
La panthéonisation de l'historien-résistant est une "incroyable fierté" pour le village, souligne Sophie Fournier-Gassie, conseillère municipale, qui y voit "une juste reconnaissance pour ses travaux et son parcours". "Même ici, certains peuvent ignorer une telle figure. Mais on va tout faire pour mettre sa mémoire en lumière", ajoute l'élue.
La mairie retransmettra la cérémonie et l'office du tourisme de Dun-le-Palestel, une commune proche, présente jusqu'au 30 novembre une exposition avec des lettres manuscrites, des photos de famille et, parmi d'autres publications, un exemplaire original de "L'Étrange défaite".
Au Bourg-d'Hem aujourd'hui, la maison des Fougères est habitée par une arrière-petite-fille de March Bloch. Au cimetière, une courte épitaphe latine est gravée sur sa tombe, conformément au "testament spirituel" qu'il avait laissé dès 1941: "Dilexit veritatem" - il a chéri la vérité.