L'UE va discuter de sa stratégie à l'égard de Moscou alors que Kyiv l'exhorte à s'impliquer
information fournie par Reuters 27/05/2026 à 19:45

par Lili Bayer, John Irish, Tom Balmforth et James Mackenzie

Les ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne se réunissent jeudi pour discuter de la manière dont le bloc pourrait aborder de potentiels pourparlers avec la Russie, alors que l'Ukraine pousse pour que l'UE joue un rôle dans les négociations de paix, les Etats-Unis étant focalisés sur l'Iran.

Si l'UE a cherché à isoler la Russie en réponse à l'invasion de l'Ukraine lancée en février 2022, en imposant de multiples trains de sanctions et en s'abstenant tant que possible de tout contact politique et diplomatique avec Moscou, elle a été mise à l'écart des négociations de paix chapeautées par l'administration du président américain Donald Trump.

A défaut d'avancées dans ces négociations et à mesure que se prolonge la guerre, désormais dans sa cinquième année, certains responsables européens appellent l'UE à se tenir prête à engager, le moment venu, des discussions avec la Russie.

Moscou n'apparaît pas fermé à cette hypothèse: le président russe Vladimir Poutine est ouvert à des négociations avec l'Europe, a dit mercredi le Kremlin, cité par l'agence de presse officielle RIA.

Volodimir Zelensky, qui a exhorté Donald Trump à fournir à Kyiv des systèmes de défense aérienne face à la menace d'escalade des attaques de Moscou, s'est publiquement prononcé ces dernières semaines en faveur d'une relance des efforts diplomatiques et d'un rôle de l'Europe dans ce processus.

"Il serait bon de déterminer qui représentera l'Europe spécifiquement", a dit le président ukrainien ce mois-ci.

Dans une lettre envoyée à Donald Trump et au Congrès américain, que Reuters a pu consulter, Volodimir Zelensky a demandé l'aide de Washington pour contrer les missiles balistiques russes, qu'il dit considérer comme "le dernier avantage (de Moscou) sur le champ de bataille".

"Je demande votre aide pour protéger le ciel ukrainien face aux missiles russes", écrit-il, réitérant que "l'Ukraine est disposée à acheter le nombre de systèmes Patriot et d'intercepteurs de missiles" dont elle a besoin.

Depuis que Donald Trump est revenu au pouvoir à la Maison blanche en janvier 2025, Kyiv se procure des missiles Patriot via un programme de l'Otan financé par les Européens. "Le rythme actuel des livraisons (...) n'est plus en phase avec la réalité de la menace à laquelle nous faisons face", souligne Volodimir Zelensky dans sa lettre.

"PEUR QUE LES ETATS-UNIS QUITTENT LES NÉGOCIATIONS"

Au cours de leur réunion informelle organisée jeudi à Chypre, les ministres européens des Affaires étrangères devraient discuter des préconditions nécessaires à l'ouverture de quelconques pourparlers avec la Russie et des objectifs que se fixerait l'UE dans le cadre d'un tel processus.

"Pourquoi Zelensky demande-t-il à l'Europe d'intervenir ? A mon avis, (les Ukrainiens) ont peur que les Etats-Unis quittent les négociations", a déclaré à Reuters le ministre estonien des Affaires étrangères. "Donc ils veulent garder l'Europe impliquée", a ajouté Margus Tsahkna.

La dernière session de pourparlers entre Kyiv et Moscou, sous la médiation de Washington, date de février dernier à Genève, une dizaine de jours avant que les Etats-Unis ne lancent avec Israël une campagne de bombardements en Iran. Aucune avancée n'avait alors été signalée, avec les questions territoriales comme principal point de contentieux.

Le secrétaire d'Etat américain Marco Rubio a déclaré mardi qu'aucune réunion n'était prévue mais que Washington était disposé à jouer un rôle constructif dans les négociations si une opportunité venait à se présenter.

Suggérée par Vladimir Poutine, l'idée que l'ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, qui a décrit par le passé le président russe comme un ami personnel, puisse représenter l'Europe dans le cadre de quelconques négociations sur la sécurité du continent a été rejetée par les gouvernements du bloc.

Alors que les spéculations vont bon train sur l'identité d'un potentiel émissaire européen chargé de mener des discussions avec Moscou, des diplomates ont déclaré à Reuters que cette question était prématurée. Il convient d'abord de discuter de la stratégie à l'égard de la Russie, ont-ils dit.

"Il n'y a aucun signe que la Russie veuille maintenant dialoguer sérieusement", a déclaré l'un des diplomates, ajoutant que les discussions entre Européens devaient se focaliser sur la "substance".

PAS DE CONSENSUS

Un représentant européen a déclaré mercredi que la cheffe de la diplomatie du bloc communautaire, Kaja Kallas, entendait centrer la réunion de jeudi autour de ce que seraient les "demandes" de Bruxelles auprès de Moscou.

Kaja Kallas devrait à cette occasion détailler sa vision de la position européenne, qui inclut comme demandes un cessez-le-feu, l'interdiction d'une présence russe dans des pays comme la Moldavie et la Géorgie, et l'arrêt des activités malveillantes de la Russie contre l'Europe, a ajouté le représentant.

Mais, selon des diplomates, il n'y a pour l'heure aucun consensus parmi les Européens à propos des demandes ou des préconditions à l'ouverture de négociations, certains responsables estimant plutôt qu'il faudrait accentuer les pressions sur Moscou.

Un diplomate européen de haut rang a rapporté que, si le "soutien à l'Ukraine demeure solide", "il n'y a aucune unité sur la manière d'approcher les futures relations avec la Russie, c'est plus compliqué". "Certains pensent qu'il ne devrait pas y avoir de dialogue du tout, pas de marchandage", a-t-il dit.

A Kyiv, on admet qu'une implication plus grande de l'UE dans les négociations de paix se heurte à des défis. "Nous avons toujours voulu que les Européens soient impliqués mais il n'y a aucune signe de la part du camp russe d'une quelconque volonté de négocier", a dit une source diplomatique ukrainienne.

Désireux d'évaluer si des pourparlers étaient possibles, le président français Emmanuel Macron a envoyé en février dernier son conseiller diplomatique Emmanuel Bonne en Russie, ont rapporté alors des sources diplomatiques. Aucun changement dans la position de Moscou n'a été constaté.

Le président finlandais Alexander Stubb a déclaré dimanche à la télévision publique finlandaise que des négociations avec la Russie devaient être ouvertes seulement quand l'Ukraine serait en position de force. Il a estimé que Kyiv était désormais plus fort que jamais depuis le début de la guerre.

Selon Jana Kobzova, membre du centre de réflexion Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), "il est bon de déterminer si la Russie est disposée à dialoguer mais", a-t-elle ajouté, "cela doit être une voie parallèle à celle du soutien continu à l'Ukraine et d'une pression accrue sur la Russie".

(Lili Bayer à Bruxelles, John Irish à Paris, Tom Balmforth à Londres, Yuliia Dysa à Kyiv, James Mackenzie et Andreas Rinke à Berlin, Essi Lehto à Helsinki; version française Jean Terzian, édité par Tangi Salaün)