L'Iran renforcé, les pays du Golfe en pleine réflexion information fournie par Reuters 15/06/2026 à 18:16
par Samia Nakhoul
La guerre entre les Etats-Unis et l'Iran semble en passe de se conclure par une reconfiguration des rapports de force dans le Golfe, Téhéran en sortant renforcé tandis que la confiance des pays de la région à l'égard de la protection américaine est profondément ébranlée, selon des sources régionales, des diplomates et des analystes.
La République islamique, soulignent-ils, reste une force redoutable car capable de menacer les États arabes du Golfe et les flux énergétiques mondiaux, tandis que Washington a une nouvelle fois montré les limites de sa puissance militaire face à un adversaire tenace.
L'accord-cadre conclu avec Téhéran offre à Donald Trump une issue à une confrontation coûteuse qui ne lui pas permis d'atteindre ses objectifs les plus ambitieux, à savoir obliger la République islamique à capituler mais aussi à démanteler ses capacités nucléaires et balistiques, ajoutent les sources.
Pour le régime iranien, cela équivaut à quelque chose d'au moins aussi important : sa survie. Ciblé par les frappes des États-Unis et d'Israël, il apparaît aujourd'hui meurtri mais invaincu et a préservé à la fois son appareil politique et une grande partie des leviers qui ont amené les parties à la table des négociations.
"La 'Fureur épique' a été un désastre épique", a déclaré Aaron David Miller, ancien responsable et négociateur américain, en référence au nom de la campagne lancée contre l'Iran le 28 février, qui a tué le Guide suprême Ali Khamenei et de nombreux hauts responsables du régime théocratique.
Le protocole qui doit être signé vendredi prévoit une cessation des hostilités de 60 jours pendant laquelle les deux camps négocieront un accord permanent incluant notamment le devenir du stock d'uranium enrichi de l'Iran.
C'est cependant dans les États arabes sunnites du Golfe que le contrecoup du conflit est le plus fort, là où la stabilité qui a sous-tendu des décennies de croissance économique est aujourd'hui sérieusement remise en question.
LES PREMIERS PERDANTS DE LA GUERRE
À cet égard, ces Etats sont les premiers perdants de la guerre : simples spectateurs de décisions qui ont redessiné leur paysage sécuritaire, ils doivent désormais en absorber les retombées.
Selon des sources du Golfe, l'accord entre Washington et Téhéran impulse déjà une nouvelle dynamique dans la réflexion stratégique en cours dans la région, érodant la confiance dans la protection américaine et renforçant la position de l'Iran en tant que puissance régionale durable, ainsi qu'une tendance à s'accommoder de la situation au lieu de chercher l'affrontement.
Une source haut placée au sein du gouvernement d'un Etat du Golfe l'exprime franchement : toute désescalade est positive, mais la situation est sans ambiguïté pire qu'avant la guerre.
L'accord annoncé semble également défavorable à Israël, estiment trois responsables de l'Etat hébreu, selon lesquels les principales exigences de celui-ci sont passées sous silence, notamment le démantèlement des capacités d'enrichissement de l'Iran et le contrôle de son programme de missiles.
Toujours selon ces responsables, Israël a été pris au dépourvu lorsque Donald Trump a indiqué jeudi qu'un accord était proche, ce qui souligne ainsi l'influence limitée de Tel-Aviv sur les termes de celui-ci.
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a abordé le sujet directement avec le président américain, a indiqué son bureau dans un communiqué soulignant qu'Israël n'a pas participé à l'élaboration du texte et exposant ses conditions pour un accord final : mettre fin aux ambitions nucléaires de l'Iran.
DES ENJEUX STRATÉGIQUES EN SUSPENS
Le ministre d'extrême droite de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a rejeté l'accord en affirmant que l'Etat hébreu n'y était lié "en aucune façon".
La texte, selon des sources du Golfe, ne résout pas les enjeux stratégiques que le conflit a mis en évidence, à savoir que l'Iran reste une puissance redoutable, que le détroit d'Ormuz est devenu un sujet de tension récurrent et que les hypothèses sur lesquelles reposent les économies du Golfe semblent extrêmement fragiles.
Pour les États de la région, la campagne américano-israélienne a précisément déclenché ce qu'ils redoutaient depuis longtemps : des frappes iraniennes contre les infrastructures énergétiques et civiles, ainsi que le blocage du détroit d'Ormuz.
Les capitales du Golfe peuvent se réjouir d'une trêve dans les combats, mais beaucoup en tirent la conclusion que ni les forces américaines ni les forces israéliennes n'ont éliminé la menace iranienne, alors même que les coûts du conflit ont pesé de manière disproportionnée sur ceux qui se sont retrouvés pris entre deux feux.
"De plus en plus d'États du Golfe prennent conscience que l'Iran est là pour rester, qu'il conserve la capacité de perturber l'ordre régional", selon Fawaz Gerges, spécialiste du Moyen-Orient.
"ILS NE PEUVENT PAS COMPTER SUR LES ÉTATS-UNIS OU ISRAËL"
"Les États du Golfe ne font pas confiance à l'Iran. Ils espéraient que les États-Unis provoqueraient un changement de régime. C'est l'inverse qui s'est produit", a-t-il ajouté.
"Aujourd'hui, de plus en plus de dirigeants du Golfe se rendent compte qu'ils ne peuvent pas compter sur les États-Unis ou Israël pour assurer leur sécurité ou leur stabilité."
Cette remise en question traduit un changement plus profond : les États du Golfe se méfiaient de longue date de l'Iran mais comptaient sur la puissance américaine pour contenir la menace. Aujourd'hui, le rapprochement avec la République islamique a déjà commencé.
Les capitales du Golfe ont récemment intensifié leurs contacts avec Téhéran, cherchant à conclure des accords économiques et sécuritaires afin de réduire le risque de confrontation, selon des sources régionales.
Avant la guerre, la question centrale dans la région était celle de la normalisation des relations arabo-israéliennes, selon Fawaz Gerges. Mais l'attention se porte désormais sur le rapprochement entre le Golfe et l'Iran.
UN RÉALIGNEMENT DISCRET MAIS LOURD DE CONSÉQUENCES
Les analystes estiment ainsi que, si Washington restera un partenaire indispensable, le conflit risque d'accélérer un réalignement discret mais lourd de conséquences, les États du Golfe cherchant à diversifier leurs liens en matière de défense et à se prémunir contre de futurs chocs.
Abdulaziz Sager, analyste saoudien, est plus explicite encore. Selon lui, Washington a non seulement échoué à atteindre ses objectifs déclarés - allant du changement de régime à la limitation du programme nucléaire - mais a aussi fourni à Téhéran deux nouveaux leviers stratégiques : la militarisation d'Ormuz et la capacité de menacer directement les États du Golfe.
"(Les Américains) sont passés d'une capitulation inconditionnelle à un protocole d'accord. Ils ont cédé", a-t-il déclaré. "Ils ont dit qu'ils changeraient le régime iranien – ils n'ont pas pu le faire. Ils ont dit qu'ils résoudraient le dossier des missiles et du nucléaire – cela ne s'est pas produit."
"UN BILLET POUR LA NÉGOCIATION"
Les analystes estiment également que l'accord en passe d'être signé s'apparente moins à un pacte de paix qu'à un mécanisme visant à mettre fin aux combats.
Car au fond, les différends fondamentaux restent en suspens : l'uranium iranien enrichi, les niveaux d'enrichissement, l'allègement des sanctions, les garanties de sécurité et le contrôle des voies navigables stratégiques.
Le protocole d'accord, selon Aaron David Miller, n'est pas une solution mais "un billet pour la négociation", autrement dit une première phase qui permet de gagner du temps et de l'espace pour des pourparlers dont le succès est loin d'être garanti.
Sa structure fait écho aux cadres de cessez-le-feu mis en place à Gaza, aménageant une pause qui reporte les questions les plus épineuses sans garantie qu'elles seront un jour résolues.
"Ce qui est sur le point d'être signé n'est pas la paix, mais une reconnaissance : celle que les ambitions de la guerre ont dépassé ses résultats ; que le champ de bataille a abouti à une impasse ; et que les États du Golfe, qui ont supporté les coûts les plus lourds, réajustent leur sécurité sur des bases plus fragiles qu'à aucun autre moment", selon Aaron David Miller.
(Avec Maayan Lubell et Steven Scheer ; rédigé par Samia Nakhoul, version française Benjamin Mallet, édité par Benoit Van Overstraeten)