L'Asie se mobilise pour sécuriser ses approvisionnements énergétiques information fournie par Reuters 31/03/2026 à 13:58
La visite du président indonésien Prabowo Subianto au Japon cette semaine est le dernier exemple en date de la multiplication en Asie d'accords bricolés à la hâte pour faire face aux brutales pénuries de carburant provoquées au conflit au Moyen-Orient.
La course aux alternatives s'est intensifiée d'autant que que la Chine, deuxième puissance économique mondiale, a imposé des interdictions d'exportation de carburant, tandis que des pays comme la Corée du Sud et la Thaïlande tentent de tirer parti de la levée des sanctions américaines sur l'énergie russe comme boucher les trous.
La situation a atteint un stade critique pour les pays les plus pauvres: les Philippines ont ainsi déclaré un état d'urgence énergétique, le Sri Lanka a réduit à quatre jour la semaine et instauré un rationnement du carburant, et le Myanmar a imposé une circulation automobile un jour sur deux.
Première économie d'Asie du Sud-Est et quatrième pays le plus peuplé au monde, l'Indonésie devrait également annoncer des restrictions dans les prochains jours.
"Il est d'une importance vitale de maintenir des relations économiques rationnelles", a déclaré le président indonésien Prabowo Subianto à des chefs d'entreprise japonais à Tokyo après la signature, lundi, d'accords portant sur des projets à long terme dans les domaines du pétrole, du gaz et de l'énergie géothermique.
"La situation géopolitique au Moyen-Orient crée une incertitude stratégique pour la sécurité de notre approvisionnement énergétique."
À plus court terme, Jakarta pourrait conclure un accord visant à renforcer les approvisionnements en gaz naturel liquéfié (GNL) vers Tokyo en échange de gaz de pétrole liquéfié (GPL), a déclaré lundi à Reuters Djoko Siswanto, chef du régulateur pétrolier et gazier indonésien SKK Migas.
Prabowo Subianto et la Première ministre japonaise Sanae Takaichi ont bien convenu mardi de renforcer leur coopération en matière de sécurité énergétique, mais aucun des deux dirigeants n’a confirmé un éventuel accord d'échange GNL contre GPL.
Inpex, le producteur de pétrole et de gaz dans le giron de l'État japonais, discute d'un accord du même acabit avec l'Inde en vue d'échanger du GPL contre du naphta et du pétrole brut, selon un document interne du gouvernement japonais consulté par Reuters.
Le Vietnam a sollicité l'aide du Japon pour ses approvisionnements énergétiques, selon ce document, tandis que les Philippines ont dit lundi avoir reçu du diesel en provenance de Tokyo.
Le ministre japonais du Commerce a souligné l'importance de maintenir l'approvisionnement en carburant des pays d'Asie du Sud-Est, où le Japon dispose de chaînes d'approvisionnement, mais a refusé de commenter des accords spécifiques.
Le Japon, pauvre en ressources énergétiques, dépend du Moyen-Orient pour environ 95% de ses approvisionnements en pétrole et 11% de ses importations de GNL, bien que ses réserves énergétiques comptent parmi les plus importantes au monde.
L'INTERDICTION D'EXPORTATION CHINOISE SE FAIT SENTIR
La position de l'Australie en tant que grand producteur et exportateur d'énergie devrait lui conférer un poids dans les négociations avec ses partenaires asiatiques pour l'approvisionnement en carburants aéronautiques, qui pourraient bientôt venir à manquer, selon des analystes du secteur.
Le gouvernement est en pourparlers avec de grands fournisseurs tels que la Chine, Singapour et la Corée du Sud, a déclaré ce mois-ci la ministre des Affaires étrangères australienne Penny Wong.
Cependant, la Chine a interdit les exportations de carburants raffinés, y compris le kérosène, afin de protéger son économie contre les perturbations énergétiques.
Cette interdiction, ainsi qu'une autre imposée par la Thaïlande, ont particulièrement touché le Vietnam, car ces pays voisins représentent plus de 60% de ses besoins en carburant pour avions.
Le régulateur de l'aviation vietnamien a exhorté ce mois-ci les autorités à rechercher des approvisionnements supplémentaires en carburant aéronautique auprès du Brunei, de l'Inde, du Japon et de la Corée du Sud.
Des accords bilatéraux avec des fournisseurs alternatifs devraient contribuer à atténuer les pénuries, mais une guerre prolongée nécessiterait des efforts concertés, a déclaré Hiroshi Hashimoto, chercheur à l'Institut de l'économie de l'énergie du Japon.
"Si la crise se prolonge, les pays asiatiques pourraient devoir mettre en place des cadres multilatéraux pour s'entraider et négocier avec d'autres sources d'approvisionnement."
LA RUSSIE, FOURNISSEUR ALTERNATIF INATTENDU
La Russie pourrait devenir un fournisseur inattendu pour certains pays asiatiques, après que les États-Unis ont accordé une dérogation temporaire aux sanctions imposées à Moscou du fait de sa guerre contre l'Ukraine.
Pour la première fois depuis des années, la Corée du Sud a importé cette semaine du naphta russe, une matière première essentielle pour la fabrication de plastiques utilisés dans des produits allant des automobiles à l'électronique, et cherche également à sécuriser du pétrole brut, a indiqué son ministère de l'Énergie.
L'Inde a intensifié ses achats de pétrole russe. Le Bangladesh, la Thaïlande et le Sri Lanka sont également en discussion avec Moscou.
Il pourrait toutefois s'avérer difficile de finaliser les accords avec les compagnies pétrolières russes avant l'expiration, le 11 avril, de la dérogation aux sanctions américaines, a déclaré Janaka Rajakaruna, président de la société publique sri-lankaise Ceylon Petroleum Corp.
De pays de taille plus modeste comme la Nouvelle-Zélande sont pleinement conscients de leur vulnérabilité face à une ruée vers le carburant qui devrait s'intensifier dans les prochains mois.
Le Premier ministre néo-zélandais Christopher Luxon s'est entretenu par téléphone ces dernières semaines avec les dirigeants de Singapour, de la Malaisie et de la Corée du Sud — les trois principaux fournisseurs de produits raffinés de la Nouvelle-Zélande — ainsi qu'avec la présidente de la Commission européenne.
Le ministre associé de l'Énergie, Shane Jones, a déclaré à Reuters avoir également contacté de grands négociants en matières premières, entre autres, dans le but de sécuriser les approvisionnements.
"À moins de multiplier les options, nous sommes trop petits pour être pris en compte dans une recherche frénétique de carburant dans deux ou trois mois", a-t-il ajouté.
(Reportage Kentaro Okasaka et John Geddie à Tokyo; Francesco Guarascio à Hanoï; Heejin Kim et Hyunjoo Jin à Séoul ; Lucy Craymer à Wellington; Uditha Jayasinghe à Colombo; Ruma Paul à Dacca; Helen Clark à Perth et le Bureau de Jakarta; version française Elena Smirnova, édité par Benoit Van Overstraeten)