L'accord Israël-Liban risque surtout de bloquer davantage la situation
information fournie par Reuters 30/06/2026 à 13:39

par Samia Nakhoul

L'accord cadre conclu entre Israël et le Liban risque davantage d'enliser un peu plus la situation que de résoudre le conflit entre l'Etat hébreu et le Hezbollah en liant un retrait israélien à un désarmement du mouvement chiite libanais, une condition irréalisable selon des analystes et responsables politiques de la région.

Non seulement le Hezbollah, soutenu par l'Iran, refuse catégoriquement son désarmement mais l'Etat libanais n'a en outre pas les moyens de l'y contraindre.

Les analystes considèrent qu'en conséquence, l'accord fournit à Israël une justification politique au maintien indéfini d'une présence militaire au Sud-Liban, qu'il a de nouveau envahi après des tirs du Hezbollah contre son territoire le 2 mars à la suite du déclenchement de la campagne américano-israélienne de bombardements contre l'Iran l'avant-veille.

L'accord laisse ainsi une nouvelle fois l'Etat libanais prisonnier d'engagements qu'il ne peut honorer et d'une souveraineté qu'il ne peut pleinement revendiquer, disent les analystes.

Il ignore en outre les réalités politiques libanaises pourtant établies de longue date, en demandant à de fragiles institutions de défier le mouvement armé le plus puissant du pays malgré un système fondé depuis la fin de la guerre civile sur un partage du pouvoir confessionnel plutôt que sur la coercition.

"Ce n'est pas un accord, c'est un règlement imposé", juge un responsable politique libanais de haut rang ayant requis l'anonymat.

Selon ce dernier, l'armée libanaise n'a jamais été organisée ni équipée en vue de désarmer le Hezbollah et lui confier cette mission revient à ignorer à la fois la capacité militaire du mouvement chiite et l'équilibre confessionnel sur lequel repose la précaire stabilité du Liban.

"TOUT LE FARDEAU SUR LE LIBAN"

Pour les observateurs, l'accord est déséquilibré dans sa conception même, avec des obligations de toutes sortes imposées au Liban sans garantie réciproque d'un retrait israélien.

"Cet accord a placé tout le fardeau sur le Liban", dit Michael Young, analyste installé à Beyrouth, selon lequel il "crée une structure qui permet aux Israéliens de rester indéfiniment" au Sud-Liban.

Fawaz Gerges, professeur de relations internationales à la London School of Economics and Political Science, considère que l'accord est "mort-né" et structurellement vicié en ce qu'il repose sur une condition impossible à remplir dans les faits.

Selon lui, Israël a déjà consolidé une zone tampon au Sud-Liban de huit à 10 kilomètres de profondeur tout en liant un éventuel retrait futur à un désarmement du Hezbollah.

Les termes de l'accord risquent à ses yeux de pérenniser cette zone tampon et de lui fournir une légitimité diplomatique, ce qu'il qualifie de "cadeau" politique accordé à Israël.

L'accord signé vendredi à Washington affirme qu'Israël ne peut avoir aucune prétention territoriale au Liban et lie le rétablissement de l'autorité de l'armée libanaise dans le sud au désarmement vérifié de tous les groupes non-étatiques, y compris le Hezbollah.

Benjamin Netanyahu a attribué une portée historique à cet accord susceptible de mener à une paix plus large, tandis qu'Israël maintient une présence militaire dans ce qu'il qualifie de zone de sécurité destinée à protéger le nord de son territoire d'éventuelles attaques.

"Nous allons continuer à la contrôler jusqu'à ce que le Hezbollah et les autres organisations terroristes soient désarmées et jusqu'à ce que plus aucune menace envers Israël n'émane du Liban", a dit le Premier ministre israélien samedi.

Trois responsables israéliens de haut rang ont dit qu'Israël ne croyait guère en la capacité du Liban à désarmer le Hezbollah mais qu'il considérait cet accord comme une étape diplomatique importante en vue d'une paix à long terme.

La dernière campagne militaire israélienne au Liban a fait environ 4.000 morts et un million de déplacés.

Le président libanais Joseph Aoun a salué l'accord comme une première étape vers le rétablissement de la souveraineté du Liban, jugeant qu'il devrait permettre aux habitants de revenir chez eux.

"UN ACCORD DE DIKTATS", SELON NABIH BERRI

Le président du Parlement, le chiite Nabih Berri, a en revanche dénoncé un "accord de diktats, pas (un accord) qui préserve les droits du Liban", ajoutant qu'il était impossible à appliquer.

Naïm Qassem, chef du Hezbollah, a jugé l'accord "nul et non avenu" et l'a qualifié de "reddition". Il a assuré que son mouvement continuerait de combattre jusqu'à ce qu'Israël soit contraint de se retirer. Hassan Fadlallah, député du Hezbollah, a agité la menace d'un "conflit intérieur" au Liban.

Toute tentative de désarmer le Hezbollah de force risque d'attiser les tensions confessionnelles.

Michael Young craint ainsi que l'accord "ne nous conduise nulle part si ce n'est vers un conflit civil et peut-être un soulèvement de la communauté chiite".

Danny Citrinowicz, analyste et ancien officier du renseignement militaire israélien, prédit que le démantèlement du Hezbollah est "quelque chose qui n'arrivera jamais" et pense que l'accord cadre légitimise de fait une présence militaire israélienne sans fin.

"Rien ne va se passer. Israël ne va pas se retirer et le Hezbollah ne va pas se démanteler", dit-il.

A ses yeux, aucun dirigeant israélien ne peut politiquement se permettre de retirer l'armée du Sud-Liban tant que le Hezbollah est armé et que des habitants du nord d'Israël sont déplacés.

De même pour Mohammed Obeid, analyste favorable au Hezbollah, l'accord a peu de chances d'être mis en oeuvre car ses dispositions sont "comme des bombes", capables de faire exploser la stabilité intérieure du Liban.

(Avec Maayan Lubell à Jérusalem, rédigé par Samia Nakhoul, version française Bertrand Boucey, édité par Benoit Van Overstraeten)