"Je ne sais plus qui croire": en Sibérie, au coeur de la rumeur de la peste
information fournie par AFP 08/10/2026 à 12:29

Une femme portant un masque de protection passe devant l'Institut de lutte contre la peste dans la ville d'Irkoutsk, le 7 octobre 2026 ( AFP / TATYANA MAKEYEVA )

Lorsqu'une femme est morte la semaine dernière à l'hôpital de Chelekhov en Sibérie, possiblement de la peste, Oksana, enceinte, était en observation au service de la maternité.

"Tout allait bien puis on nous a annoncé qu'une femme était décédée. Et ils ont interdit toute entrée ou sortie", raconte cette femme de 35 ans à l'AFP. Pendant quatre jours, elle a ensuite été gardée dans l'hôpital de cette ville d'un peu moins de 50.000 habitants, dans la région d'Irkoutsk.

Selon des médias locaux, la victime, Daria Chipilova, 28 ans, travaillait pour l'Institut de lutte contre la peste situé à Irkoutsk, la capitale régionale, à une quinzaine de kilomètres de Chelekhov.

Le gouverneur de la région d'Irkoutsk, Igor Kobzev, a déclaré lundi qu'une inspection menée par l'agence de santé publique Rospotrebnadzor avait conclu à un décès dû à une pneumonie d'origine "indéterminée".

Cette mort rapportée vendredi dernier a suscité une inquiétude mondiale, notamment celle du président américain Donald Trump, six ans après la pandémie de Covid-19 pendant laquelle la Russie avait été accusée de minimiser l'ampleur de l'épidémie sur son territoire.

Les États-Unis, l'Union européenne et l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ont tous réclamé à Moscou davantage de transparence.

Selon l'agence de santé publique russe, la laborantine "avait été vaccinée et disposait d'une immunité contre les infections dangereuses avec lesquelles elle travaillait" et deux commissions d'experts ont conclu qu'"aucune situation d'urgence liée à la manipulation de micro-organismes pathogènes n'a été constatée".

Mais, à Chelekhov, des habitants rencontrés par l'AFP doutent de la version officielle.

"J'ai lu qu'il s'agissait d'une sorte de pneumonie indéterminée ou du Covid, quelque chose comme ça. Pour être honnête, je ne crois plus en rien", dit Oksana, qui refuse de donner son nom de famille. "Il y a tellement d'informations que je ne sais plus qui croire ni qui écouter".

"On ne sait pas"

Une ambulance passe devant un bâtiment hospitalier dans la ville de Chelekhov, dans la région d'Irkoutsk, le 7 octobre 2026 ( AFP / TATYANA MAKEYEVA )

Alexandra Iskalova, 22 ans, employée dans un centre médical, raconte que, le jour où cette affaire a commencé, sa mère l'a appelée et lui a annoncé "en criant que dix personnes étaient déjà mortes, alors qu'il n'y avait encore aucune information officielle".

"J'avais lu quelque part qu'il s'agissait d'une sorte de +syphilis de Hong Kong+ et que c'était en fait causé par des ours", dit-elle. Or, la +syphilis de Hong Kong+ est une maladie imaginaire tirée d'une série télévisée comique russe.

Lors des premiers jours, "les gens étaient en proie à une panique totale car il n'y avait aucune déclaration officielle", relate Alexandra Iskalova.

Mercredi, dans les rues de Chelekhov, tout semblait calme: pas de panique et peu de masques. Pourtant, beaucoup de locaux ont confié à l'AFP leur inquiétude.

"C'est effrayant", dit Alina, 22 ans. "Mon frère est à l'école primaire. Le port du masque y est déjà obligatoire, ils doivent le porter partout. Ils ont même le droit de ne pas aller en classe s'ils sont vraiment inquiets".

Elle précise que sa tante, qui travaille à l'Institut de lutte contre la peste, à Irkoutsk, a été placée en quarantaine.

Tatiana, 66 ans, se dit frustrée par l'absence de directives officielles: "Bien sûr que nous sommes inquiets (...) Comment est-ce qu'on est censé se protéger ? On ne sait pas comment l'infection se propage, ni comment elle est détectée".

"Il y a beaucoup de rumeurs qui circulent, toutes sortes d'informations, et on ne sait pas vraiment ce qui est vrai", poursuit-elle. "En réalité, personne ne nous dit ce qui s'est réellement passé".

"Risible"

Des spécialistes de l'Institut de lutte contre la peste d'Irkoutsk travaillent en laboratoire, en 2019, selon une photo non datée diffusée par cet établissement ( Irkutsk Antiplague Research Institute / Handout )

Mercredi, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l'OMS, a appelé à faire la lumière "sur les informations dans les médias faisant état d'un second employé atteint d'une pneumonie d'origine indéterminée".

Sans démentir directement cette information, le Kremlin a réagi en appelant à se fier aux déclarations des autorités et déploré une multitude de "fausses informations" sur cette situation.

L'agence sanitaire russe Rospotrebnadzor a estimé mercredi qu'il n'existait "aucun risque épidémique" pour la population, indiquant que près de 5.000 tests avaient été réalisés sans qu'aucun ne révèle la présence d'agents pathogènes dangereux.

Donald Trump a, lui, affirmé que Washington aiderait la Russie et qu'il s'entretiendrait par téléphone avec son homologue russe Vladimir Poutine à ce sujet.

"C'est tout simplement risible", commente Olga, depuis Chelekhov, une ex-comptable de 68 ans. "Au fond de lui, il était probablement ravi que la Russie rencontre des problèmes, qu'elle soit frappée par une sorte de +peste+", ajoute-t-elle. "Il serait sans doute content si nous avions vraiment une épidémie dans notre pays".