Japon: le lac "sans dieu", symbole du changement climatique information fournie par AFP 15/02/2026 à 10:55
Réunis à l'aube au bord d'un lac dans les Alpes japonaises, un prêtre nippon et ses paroissiens espèrent que le changement climatique ne les aura pas privés d'une communion avec les dieux devenue rare.
Malgré le saisissant froid hivernal de cette région montagneuse, une poignée de sexagénaires se dirige vers le lac Suwa à la recherche d'un phénomène baptisé "Traversée du dieu", devenu imprévisible au fil des décennies.
Connu sous le nom de "Miwatari" en japonais, la "Traversée du dieu" désigne une fissure qui s'ouvre sur la surface gelée de ce lac de 13 km2, laissant des éclats de glace plus fine jaillir et former une crête ressemblant au dos d'un dragon.
Depuis des siècles, les prêtres du sanctuaire voisin de Yatsurugi surveillent cette apparition et remplissent un registre témoin des évolutions du climat.
Pour Kiyoshi Miyasaka, prêtre local du culte shinto, et ses compagnons, la veille a débuté le 5 janvier cette année.
Vêtus de vestes frappées de l'emblème du sanctuaire, ils partent emplis d'espoir, même si la "Traversée du dieu" reste invisible depuis 7 ans maintenant.
"Voici le début des 30 jours décisifs", glisse Miyasaka.
Mais à l'approche du lac, sombre et agité dans la lumière précédant l'aube, le sourire du prêtre s'efface.
"Comme c'est triste", murmure-t-il en plongeant un thermomètre dans l'eau pour noter le résultat sur son registre.
Les archives des relevés datent de 1443, même si les prêtres du sanctuaire n'ont pris le relais qu'en 1683.
– "Un avertissement de la nature" –
"Ces relevés fournissent des données en un même lieu sur plusieurs siècles et, grâce à eux, nous pouvons aujourd'hui comprendre à quoi ressemblait le climat il y a des centaines d'années", explique Naoko Hasegawa, géographe à l'université Ochanomizu.
"Il n'existe aucune autre archive météorologique comparable", dit-elle à l'AFP au sujet de ce trésor scientifique. Les climatologues du monde entier y voient un ensemble de données d'observation extrêmement précieux."
Une raréfaction du phénomène que scientifiques et croyants attribuent tous deux au changement climatique.
"Nous voyons les signes du changement climatique partout dans le monde, et le lac Suwa ne fait pas exception", dit à l'AFP Miyasaka, qui se désespère de revoir "Miwatari".
Selon la croyance shintoïste, "Miwatari" est tracé par un dieu traversant le lac pour rendre visite à son épouse.
Pour les scientifiques, ce phénomène apparaît lorsque le lac, qui possède une source chaude, gèle entièrement en surface, ce qui nécessite plusieurs jours sous les -10 °C.
La chape de glace se contracte et se dilate avec les variations de températures entre la nuit et le jour, ouvrant des fissures qui se remplissent d'éclats d'eau nouvellement gelée. Ces éclats s'entrechoquent en produisant, dans un grondement distinctif, une crête qui peut atteindre plusieurs dizaines de centimètres de haut.
Takehiko Mikami se souvient l'avoir vu en 1998.
"La surface avait complètement gelé sur environ 15 centimètres d'épaisseur. Nous pouvions traverser le lac à pied", raconte ce professeur émérite de l'Université métropolitaine de Tokyo.
Ses recherches montrent que "Miwatari" apparaissait presque chaque hiver jusqu'aux années 1980, mais depuis, les températures matinales tombent rarement suffisamment bas pour que le lac gèle entièrement.
"C'est un avertissement de la nature", alerte-t-il.
- "Mer ouverte" -
Le 26 janvier dernier, après des semaines d'observations glaciales à l'aube, Miyasaka et ses amis ont cru que "Miwatari" allait se montrer lorsque le lac a entièrement gelé.
Las! En quelques jours, la surface avait de nouveau fondu. Et le 4 février, Miyasaka a dû se résoudre: il y avait peu de chances que le dieu apparaisse avant l'année prochaine.
Cela porte à huit hivers consécutifs sans apparition, égalant la plus longue période "sans dieu" jamais enregistrée, datant du début du XVIe siècle.
Une chose est sûre: le gel intégral du lac est désormais l'exception, alors qu'il était la règle pendant des siècles.
Lorsque "Miwatari" apparaît, le prêtre de Yatsurugi célèbre un rituel shinto sur la glace, une cérémonie que Miyasaka n'a pu organiser que 11 fois en plus de quarante ans de service.
Pour Mikami, la longue absence divine est un avertissement que "le réchauffement climatique s'accélère".
"Si la tendance se poursuit, je crains que nous ne revoyions jamais +Miwatari+", redoute-t-il.