Israël se prépare à une "guerre sans fin" sur fond de trêve fragile entre USA et Iran
information fournie par Reuters 09/04/2026 à 15:28

par Rami Ayyub, Maayan Lubell et Emily Rose

Alors même que les États-Unis et l'Iran s'efforcent de consolider un fragile cessez-le-feu dans le conflit qui les oppose, Israël continue pour sa part d'étendre son emprise territoriale aux dépens de ses voisins, se préparant ainsi à une guerre de longue haleine au Moyen-Orient.

La création par Israël de "zones tampons" à Gaza, en Syrie et désormais au Liban reflète un changement stratégique intervenu après les attaques du 7 octobre 2023 qui place l'Etat hébreu dans un état de guerre semi-permanent, ont déclaré six responsables militaires et de la défense israéliens à Reuters.

Cette approche acte également une réalité qui, selon ces responsables, est devenue de plus en plus évidente après deux ans et demi de conflit : les dirigeants religieux iraniens, le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza et les groupes armés de la région ne peuvent être éliminés purement et simplement.

"Les dirigeants israéliens ont conclu qu'ils étaient engagés dans une guerre sans fin contre des adversaires qu'il faut intimider, voire disperser", juge Nathan Brown, chercheur associé à la Fondation Carnegie pour la paix internationale.

Washington et Téhéran sont convenus mercredi d'une trêve pendant qu'ils négocient un éventuel terme à la guerre, déclenchée le 28 février par des frappes israélo-américaines. Israël a de son côté accepté de suspendre ses attaques contre l'Iran mais ne compte pas cesser sa campagne contre le Hezbollah, lui-même soutenu par la République islamique.

Le Hezbollah a fait irruption dans le conflit le 2 mars en tirant des roquettes à destination d'Israël, qui a alors lancé une invasion terrestre du sud du Liban pour établir une zone tampon jusqu'au fleuve Litani représentant environ 8% du territoire du pays du Cèdre.

"NETTOYER" LE SUD-LIBAN

Israël a ordonné aux centaines de milliers d'habitants de la région de fuir et a commencé à détruire des habitations dans des villages chiites qu'il estime avoir été utilisés par le Hezbollah pour stocker des armes ou organiser des attaques.

Selon un haut responsable militaire, qui a souhaité garder l'anonymat, l'objectif est de "nettoyer" une zone s'étendant sur 5 à 10 km au-delà de la frontière, afin de mettre les villes israéliennes hors de portée des roquettes du Hezbollah.

Dans certains villages libanais proches de la frontière, les troupes israéliennes ont trouvé des preuves indiquant que près de 90% des habitations accueillent des armes ou du matériel les reliant au Hezbollah, a ajouté ce responsable.

Cela signifie que ces logements sont considérés comme des positions militaires ennemies devant être détruites, a également dit la même source, précisant que de nombreux villages du sud du Liban sont situés au sommet de collines leur offrant une ligne de vue directe sur les villes israéliennes ou les positions de Tsahal.

Le recours à des zones tampons s'inscrit dans le cadre d'une nouvelle doctrine de sécurité selon laquelle "les communautés frontalières ne peuvent être protégées depuis la frontière", selon Assaf Orion, général de brigade israélien à la retraite et ancien responsable de stratégie militaire.

"Israël n'attend plus que l'attaque se produise", a-t-il ajouté. "Il perçoit une menace émergente et l'attaque de manière préventive."

Une fois la zone tampon contre le Hezbollah sécurisée, Israël aura saisi ou occupé des terres au Liban, en Syrie, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, où il contrôle toujours plus de la moitié du territoire depuis le cessez-le-feu conclu en octobre avec le Hamas.

"DES CEINTURES DE SÉCURITÉ BIEN AU-DELÀ DE NOS FRONTIÈRES"

En vertu de ce cessez-le-feu, l'Etat hébreu est censé se retirer de Gaza à mesure que le Hamas dépose les armes, bien que les chances que cela se produise dans un avenir proche semblent minces.

"Nous avons établi des ceintures de sécurité bien au-delà de nos frontières", a déclaré le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu dans un message vidéo publié par son bureau le 31 mars.

"À Gaza, plus de la moitié du territoire de la bande. En Syrie, du sommet du mont Hermon jusqu'à la rivière Yarmouk. Au Liban, une vaste zone tampon qui contre la menace d'invasion et maintient les tirs antichars à distance de nos communautés."

Le projet de zone tampon au Liban n'a pas encore été présenté au cabinet de Benjamin Netanyahu, selon l'un de ses membres et deux responsables.

L'armée israélienne a renvoyé les questions concernant les zones tampons au bureau du Premier ministre, qui n'a pas répondu dans l'immédiat à une demande de commentaires.

Israël occupe de longue date des territoires au-delà de ses frontières, notamment en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, ainsi que le plateau du Golan dans le sud de la Syrie, territoires conquis lors de la guerre des Six jours de 1967. L'Etat hébreu a ensuite annexé le plateau du Golan en 1981.

Des centaines de milliers de colons israéliens vivent aujourd'hui en Cisjordanie parmi quelque trois millions de Palestiniens, qui considèrent ce territoire comme le cœur d'un futur État.

Pour de nombreux Libanais et Palestiniens déplacés, la saisie de leurs terres et la destruction de leurs villages par Israël illustrent une nouvelle expansion territoriale, ce que viennent renforcer les discours de certains membres d'extrême droite du gouvernement Netanyahu.

POLITIQUE DE LA TERRE BRÛLÉE

Bezalel Smotrich, le ministre des Finances, a déclaré en mars qu'Israël devrait étendre sa frontière jusqu'au fleuve Litani. Il a tenu des propos similaires au sujet de Gaza, affirmant que l'enclave devrait être annexée et colonisée par les Israéliens.

Un autre responsable militaire israélien, qui s'est exprimé sous le sceau de l'anonymat, a cependant affirmé que le Litani ne marquerait pas une nouvelle frontière et que la zone tampon serait plutôt surveillée par des troupes au sol qui mèneraient des raids si nécessaire, sans nécessairement tenir des positions le long du fleuve.

Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a comparé les dégâts infligés au Sud-Liban à la politique de la terre brûlée employée contre le Hamas à Gaza, qui a vu des villes entières se vider de leurs habitants.

"Les maisons des villages adjacents à la frontière, qui servent de facto de postes avancés au Hezbollah, seront détruites, selon le modèle de Rafah et de Khan Younès à Gaza, afin d'éliminer la menace qui pèse sur les villes israéliennes", a-t-il dit le 31 mars.

Selon Eran Shamir-Borer, expert en droit international à l'Institut israélien de la démocratie, détruire des biens civils est en grande partie contraire à la loi, sauf lorsque ceux-ci sont utilisés à des fins militaires.

"Une destruction massive de maisons dans le sud du Liban qui ne repose pas sur une analyse au cas par cas serait illégale", souligne-t-il.

Le choix des dirigeants israéliens de mettre en place une stratégie fondée sur des zones tampons fait suite à des décennies de tentatives infructueuses pour conclure des accords de paix à long terme avec les Palestiniens, le Liban et la Syrie.

RISQUE DE PRESSION CONSIDÉRABLE SUR TSAHAL

L'opinion publique israélienne est profondément sceptique quant aux accords de paix négociés avec les Palestiniens. Selon un sondage réalisé en 2025 par le Pew Research Center, basé à Washington, seuls 21% des Israéliens pensaient que l'Etat hébreu et un éventuel futur État palestinien pourraient coexister pacifiquement.

Un sondage de l'Institut d'études sur la sécurité nationale, basé à Tel-Aviv, révèle en outre que seuls 26% des Israéliens jugent que le cessez-le-feu d'octobre à Gaza mènera à une période de calme pour de nombreuses années, la plupart anticipant une reprise rapide des combats.

Selon Ofer Shelah, directeur de programme de recherche à l'institut, en l'absence d'un accord de paix négocié avec le Liban, la mise en place d'une zone tampon au nord permettrait de faire face à la menace d'attaques ou d'incursions terrestres du Hezbollah.

Mais, ajoute-t-il, l'augmentation des effectifs nécessaires pour patrouiller sur les fronts au Liban, à Gaza, en Syrie et en Cisjordanie occupée finirait par exercer une pression considérable sur les forces armées.

"Nous ferions mieux, à terme, de revenir à la frontière internationale et de maintenir des défenses actives mobiles au-delà de la frontière, sans y établir d'avant-postes", ajoute-t-il.

(Reportage Rami Ayyub, Maayan Lubell et Emily Rose, version française Benjamin Mallet, édité par Benoit Van Overstraeten)