Iran-L'opposition en exil reste divisée et fragile malgré les manifestations
information fournie par Reuters 15/01/2026 à 14:19

par John Irish

Les manifestations de masse en Iran ont galvanisé les opposants en exil, mais des divisions datant d'avant la Révolution islamique de 1979 compromettent encore leurs capacités à peser sur le sort du régime islamique.

Le clivage entre les monarchistes soutenant Reza Pahlavi, fils du dernier chah d'Iran, et l'Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI), classée à gauche et davantage structurée, se manifeste dans des débats en ligne et a donné lieu à des échanges houleux lors de manifestations en Europe et en Amérique du Nord.

Il est difficile d'évaluer dans quelle mesure l'une ou l'autre de ces factions bénéficie d'un soutien en Iran ou pourrait être en mesure d'influencer les événements à l'avenir, bien que les analystes et les diplomates considèrent depuis des décennies que chacune est bien plus populaire parmi les émigrés qu'à l'intérieur du pays.

De nombreux Iraniens vivant à l'étranger sont également profondément sceptiques à l'égard des monarchistes et de l'OMPI, sans pour autant disposer de réseaux d'opposition organisés comparable à ces deux mouvements.

L'absence d'un mouvement d'opposition ou d'une figure de proue largement reconnue complique la façon dont la communauté internationale aborde la répression sanglante des manifestations qui balayent l'Iran, le président américain Donald Trump mettant en doute le soutien à Reza Pahlavi tout en envisageant des frappes aériennes.

"Ce qui est problématique, c'est qu'il n'y a pas eu d'organisation inclusive qui ait été construite pour rassembler les Iraniens de tous les horizons : religieux, ethnique, socio-économique", déclare Sanam Vakil, responsable du Moyen-Orient au sein de l'institut de réflexion Chatham House, basé à Londres.

Depuis plus de deux semaines de manifestations et de répression, des vidéos filmées dans les villes iraniennes ont montré des manifestants scandant des slogans favorables à la monarchie déchue et au fils du défunt Shah, qui a encouragé le mouvement de contestation.

UN SOUTIEN PAR DÉFAUT À REZA PAHLAVI ?

Le Shah Mohammad Reza Pahlavi, qui s'est exilé en 1979 avant de mourir un an plus tard des suites d'un cancer, était un proche allié de l'Occident et se référait à l'ancien héritage perse pour présenter son règne comme celui d'un dirigeant modernisateur. Mais il a résisté aux changements démocratiques alors que les disparités économiques croissantes déstabilisaient le pays.

Son fils de 65 ans Reza Pahlavi, qui vit aux États-Unis et dont les partisans dirigent l'une des principales chaînes de télévision par satellite en langue persane diffusant en Iran, affirme pour sa part qu'il veut la démocratie pour son pays mais n'a pas précisé le rôle qu'il entendait jouer en cas de chute du régime actuel.

Ses partisans occidentaux mettent en avant les vidéos de manifestants en Iran scandant son nom comme preuve de sa popularité croissante, affirmant qu'il est la seule figure capable d'unifier le pays en cas d'implosion de la République islamique.

Parmi les fonctionnaires étrangers et les diplomates qui suivent l'Iran, les avis divergent sur la question de savoir si les manifestations de ces derniers jours illustrent un rôle croissant de Reza Pahlavi.

Selon un diplomate occidental, les manifestants ont peut-être scandé son nom à défaut de pouvoir s'appuyer sur d'autres figures d'opposition reconnaissables, mais il n'y a aucun signe que Reza Pahlavi bénéficie d'un soutien susceptible d'en faire le futur dirigeant du pays.

Un responsable européen a pour sa part déclaré que l'afflux de manifestants consécutif à un appel lancé par des opposants étrangers au gouvernement, dont Reza Pahlavi, montrait que la stature de celui-ci était peut-être plus importante qu'on ne le pensait.

LE PASSÉ DE L'OMPI PÈSE

S'il devait jouer un rôle, Reza Pahlavi ne pourrait toutefois s'inscrire que dans le cadre d'un mouvement démocratique plus large, a déclaré l'analyste iranien et ancien diplomate Mehrdad Khonsari.

"Il faut une coalition de personnes qui croient aux valeurs démocratiques pour alléger le poids et donner davantage confiance aux gens", explique-t-il.

L'idée que Reza Pahlavi puisse être populaire en Iran n'est pas partagée par l'Organisation des moudjahidines du peuple iranien, dont les partisans considèrent la monarchie prérévolutionnaire comme comparable à l'actuelle théocratie chiite et emploient régulièrement le slogan "pas de monarchie, pas de guide suprême" dans leurs messages en ligne.

Alors que l'OMPI se réclame d'un islam libéral et d'idées de gauche, ses cadres ont commis des attentats à la bombe en Iran avant et après la révolution, alors même que le soutien populaire aux factions rivales grandissait dans la rue.

L'OMPI, bannie par le régime islamiste en 1981, a établi des bases militaires en Irak qu'elle a utilisées pour lancer des attaques contre les troupes iraniennes pendant la guerre Iran-Irak des années 1980, ce dont de nombreux Iraniens se souviennent avec fureur.

Le mouvement a en outre été inscrit sur la liste des organisations terroristes des États-Unis jusqu'en 2012, même si des dirigeants politiques occidentaux ont exprimé leur soutien à son égard, parmi lesquels l'ancien secrétaire d'État américain Mike Pompeo.

DES QUERELLES DÉPASSÉES

Le responsable européen interrogé par Reuters a décrit l'OMPI comme étant largement méprisée en Iran, en partie à cause de ses agissements pendant la guerre Iran-Irak, tandis que les analystes l'estiment peu présente dans le pays depuis des décennies.

Le dirigeant officiel du groupe, Massoud Radjavi, n'a pas été vu depuis 2002 et il est généralement considéré comme mort, bien que l'OMPI n'ait pas reconnu son décès. Son épouse, Maryam Radjavi, dirige l'organisation et le Conseil national de la résistance en Iran qui lui est affilié.

Les responsables du groupe affirment que leurs partisans sont nombreux et actifs en Iran, bien qu'aucun signe de soutien à l'OMPI n'ait été constaté par Reuters au cours des manifestations.

Les monarchistes - ainsi que de nombreux autres dissidents iraniens et les dirigeants actuels du pays - voient l'OMPI avec une grande méfiance, soulignant son passé violent et la radicalité idéologique de ses membres.

Pour les Iraniens, les querelles entre l'élite théocratique de la République islamique, les monarchistes nostalgiques des années 1970 et un groupe révolutionnaire marginalisé au début des années 1980 peuvent sembler dépassées.

Alors que les partisans de la monarchie et de l'OMPI restaient influents parmi les émigrés et que les mêmes visages se succédaient au sommet de la République islamique, la population iranienne a doublé, devenant plus urbaine et instruite.

La plupart des grands mouvements politiques en Iran après 1979 ont en outre tenté de renforcer ou de réformer la République islamique plutôt que de la faire chuter, jusqu'aux vagues successives de manifestations de ces dernières années qui ont traduit une demande de changement plus radical.

"Je pense que les Iraniens de l'intérieur ne se tournent pas uniquement vers la diaspora pour assurer leur avenir", souligne Sanam Vakil.

(Reportage de John Irish à Paris, avec Vitalii Yalahuzian ; rédigé par Angus McDowall, version française Benjamin Mallet, édité par Sophie Louet)