IA de défense : Arcadia, l'écosystème numérique que la France veut faire émerger face aux géants américains information fournie par Boursorama avec Media Services 21/10/2026 à 11:46
"La capacité à maîtriser les données sera au cœur des enjeux de souveraineté et on ne peut pas s'en remettre ni à la Chine, ni aux États-Unis", selon le chef d'état-major des armées.
Pour mener la guerre du futur, traiter des millions de données par minute, mais également rester maitre de ses données militaires, la France tente, avec Arcadia, de faire émerger une alternative aux offres américaines d'IA militaire, comme Maven de Palantir.
• À quoi servent ces systèmes d'IA militaire ?
Sur terre, en mer, dans les airs ou l'espace, la guerre génère une quantité innombrable d'éléments numériques, de données, qu'il faut pouvoir comprendre, analyser, avant de prendre des décisions.
"Actuellement, sur le front ukrainien, il y a 10 millions d'interceptions (de données) par minute" , illustre un haut gradé français. Sans le renfort de l'IA, impossible de les trier, classer et faire émerger celles qui ont du sens.
Les militaires peuvent ensuite exploiter ces données pour différents objectifs, que ce soit réaliser de la maintenance prédictive des équipements ou du ciblage d'objectifs.
"Le cas d'usage très connu est celui de Palantir (avec son système Maven), où pendant le conflit iranien, il permettrait de pouvoir gérer des milliers de cibles par jour, contre quelques dizaines si cela avait été fait à la main", résumait aux Rencontres stratégiques de la Méditerranée (RSMED) Thierry Seren, de l'industriel français Thales.
• Qu'est-ce qu'Arcadia ?
Lancé en 2025, Arcadia n'est pas un simple logiciel mais un écosystème numérique de commandement et de contrôle (C2) des opérations construit autour de la donnée et dopé à l'IA.
Arcadia est une fusée à trois étages : une partie socle avec le développement d'un cloud hébergeant ces données dans de gros "data centers" sur le territoire mais aussi des serveurs plus petits déployables dans un poste de commandement, un navire, voire un véhicule.
"Comme on prévoit de perdre souvent la liaison (en raison du brouillage, ndlr) ou de ne pas pouvoir transmettre par sécurité, on a des data hubs de l'avant qui peuvent travailler de manière autonome", précise une source militaire.
Le deuxième étage, ce sont les données elles-mêmes provenant de multiples capteurs (images satellitaires, écoutes électromagnétiques, cartographie...). Ces éléments hétérogènes sont rassemblés dans une plateforme baptisée Artemis IA, que la Direction du renseignement militaire (DRM) exploite depuis 2023.
Le dernier étage est constituée des applications. Il s'agit "des briques de C2 : aussi bien du partage de la situation opérationnelle, que de la vidéo, du ciblage, un peu ce que l'on veut, les cas d'usage sont définis par les opérations", résume-t-on au Commissariat au numérique de défense (CND), qui pilote le projet.
Avec Arcadia, "c'est iOS (système d'exploitation d'Apple, ndlr) qu'on veut, avec des applicatifs développés par les industriels et qu'on veut pouvoir passer par tous les canaux, les réseaux 5G comme les satellites ou les réseaux souverains", résume une source militaire.
Arcadia, qui se veut la réponse française au Maven Smart System américain adopté par l'Otan au printemps 2025, doit commencer à être déployé fin 2027, d'abord avec "les core services" comme une messagerie et du partage de fichiers avant les différentes briques (logistique, ciblage...). Un accord-cadre signé en décembre, dont les détails ne sont pas divulgués, permet au ministère des Armées d'utiliser le modèle d'IA générative développé par le français Mistral.
• La question de la donnée
"La capacité à maîtriser les données sera au coeur des enjeux de souveraineté et on ne peut pas s'en remettre ni à la Chine, ni aux Etats-Unis. Il faut une solution européenne ", selon le général Fabien Mandon, le plus haut gradé français, pour qui Arcadia "est une alternative à Maven".
Les données sont de l'or numérique : à l'instar de ce qui se passe dans le monde civil, le monde militaire a glissé vers les systèmes "data-centrés".
En 2020, le Pentagone a publié sa stratégie en la matière, anticipant notamment que "les jeux de données destinés à l'entraînement de l'IA et aux modèles algorithmiques deviendront progressivement les actifs numériques les plus précieux du ministère de la Défense". "Cela a permis l'émergence d'acteurs comme Palantir et Anduril", rappelle Thierry Seren, architecte systèmes de systèmes chez Thales, soulignant qu'une certaine opacité entoure leur manière d'exploiter les données des États.
Autre risque pour un utilisateur non-américain : selon l'ancien général français Jérôme Bordelles, longtemps chargé des sujets numériques à l'état-major, les entreprises américaines comme Palantir "sont soumises au 'Cloud Act', ce qui signifie que toutes les données déversées sont directement accessibles à la demande du gouvernement américain et ne sont pas rendues à ceux qui en sont légitimement propriétaires".
Actuellement, l'Otan utilise Maven. Va donc se poser la question de savoir si ce système peut cohabiter avec Arcadia.
Le premier test aura lieu le 27 octobre en Lettonie lors d'un exercice (DiBax), selon le Commandant suprême de l'alliance pour la transformation (Sac-T), l'amiral français Pierre Vandier. "C'est une bataille qu'on a menée avec Palantir", a-t-il récemment expliqué, en leur disant "'vous devez être capables de nous démontrer l'ouverture de votre système sur des solutions qui ne sont pas les vôtres'".