Guinée-Bissau-L'assassinat d'un rappeur militant pousse l'opposition à entrer dans la clandestinité information fournie par Reuters 21/08/2026 à 13:08
par Jessica Donati et Alberto Dabo
L'assassinat du militant de l'opposition et rappeur Vigario Luis Balanta en mars en Guinée-Bissau a provoqué une onde de choc au sein de "Po’ di Terra", mouvement politique qu'il avait fondé, poussant les nouveaux dirigeants, exposés au danger, à entrer dans la clandestinité.
Vigario Luis Balanta a été battu à mort et abandonné dans un champ à la périphérie de la capitale de ce pays d'Afrique de l'ouest. Au cours des mois qui ont précédé le meurtre, son épouse l'avait supplié de faire profil bas.
La nuit de son assassinat, Dulce pensait que son mari, avec qui elle a eu deux enfants âgés de huit et onze ans, avait été arrêté, ou qu'il se cachait chez des amis, comme il le faisait souvent après des événements publics. Quelques jours plus tôt, il avait notamment donné une longue interview radiophonique.
Toutefois, lorsque ses appels sont restés sans réponse le lendemain matin, elle a décidé de se rendre à l'hôpital.
"Je les ai tous vus pleurer, alors j'ai demandé : "Qu'est-ce qui ne va pas ?" Je pensais qu'ils l'avaient enlevé et qu'ils l'avaient roué de coups", a-t-elle raconté, se remémorant un incident antérieur au cours duquel des inconnus étaient venus chez eux et avaient passé à tabac Vigario Luis Balanta.
"Mais quand je suis entrée, j'ai vu un cadavre, et je n'arrive pas à chasser cette image traumatisante de mon esprit".
Les membres du mouvement "Po’ di Terra", qui tentent de mettre fin aux cycles de coups d'État et à la violence qui sévit dans le pays depuis qu'il est devenu indépendant du Portugal en 1974, ont accusé le gouvernement de protéger les assassins.
Ce dernier, aux mains des militaires depuis novembre, a condamné le meurtre du rappeur, tout en ajoutant qu'il ne pouvait faire aucun commentaire avant la fin de l'enquête, toujours en cours.
Le pouvoir en place, à la tête duquel se trouve le "président de transition" Horta Inta-a, a affirmé avoir pris les rênes du pays à la fin de 2025 pour empêcher les trafiquants de drogue de s'en emparer.
Le chef de file de l'opposition, Fernando Dias, 47 ans, a assuré que ce coup d'État avait fait dérailler une élection présidentielle qu'il était en passe de remporter.
LE RAPPEUR S'EST EXPRIMÉ APRÈS LA RÉPRESSION MILITAIRE
Vigario Luis Balanta, qui avait 32 ans au moment de sa mort, était connu pour ses morceaux de rap qui décrivaient les difficultés rencontrées par nombre d'habitants de ce pays pauvre, qui offre peu de perspectives d'avenir.
"C'était la seule personne qui avait le courage et l'audace de s'exprimer ouvertement sur les questions politiques et sociales", a déclaré Emilio Lima Betungut, un ami d'enfance et membre de "Po' di Terra", qui signifie "les natifs de la terre" en portugais guinéen, fondé en 2023.
Après l'arrivée au pouvoir des officiers de l'armée en novembre, à la veille de l'annonce programmée des résultats électoraux, les autorités ont renforcé leur emprise sur le pays.
Le Nigeria a offert à Fernando Dias une protection au sein de son ambassade au moment où les autorités ont arrêté des figures de l'opposition, mené des descentes dans des stations de radio, et interdit les manifestations publiques, les conférences de presse non autorisées et toute autre forme de dissidence.
Le rappeur a néanmoins continué à s'exprimer, notamment auprès de Reuters, lors d'une manifestation en décembre.
Le gouvernement militaire affirme qu'il prévoit d'organiser un référendum constitutionnel le 30 août, suivi d'élections législatives le 6 décembre 2026.
LES MILITANTS ET L'OPPOSITION AFFIRMENT QU'ILS CONTINUERONT À LUTTER POUR LE CHANGEMENT
Basé au Brésil, Nado da Cunha, le nouveau dirigeant de "Po’ di Terra", a déclaré lors d'une interview : "Nous sommes arrivés à la conclusion que toute personne en Guinée-Bissau succédant à Vigario courrait de graves risques".
Afin de maintenir le mouvement en vie après la disparition de son fondateur, et de développer un soutien populaire, les militants partagent des idées et des informations au sein d'un groupe de discussion comptant une centaine de membres.
Leur objectif est d'encourager la population, qui compte environ deux millions d'habitants, à réclamer des libertés politiques et l'État de droit.
"Il savait qu'il pouvait être assassiné à tout moment, mais s'il venait à mourir, il voulait que nous poursuivions la lutte, que nous ne laissions pas le mouvement mourir et que nous ne cessions jamais de croire que la Guinée-Bissau pouvait changer pour le mieux", a déclaré Nado da Cunha.
Fernando Dias a lui aussi assuré qu'il continuerait à se battre. "Notre peuple doit être libéré de l'emprise des auteurs du coup d'État", a-t-il déclaré.
Il a confié ne pas se sentir en sécurité, ajoutant que ses partisans et lui-même faisaient l'objet de restrictions de mouvement. Des agents du gouvernements sont souvent postés devant la maison de cet opposant politique.
Dans son dernier message publié sur les réseaux sociaux, en juillet, il a appelé à la levée de l'assignation à résidence de son allié, l'ancien Premier ministre Domingos Simoes Pereira.
Un porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a déclaré que l’organisation suivait de près l'affaire de l'assassinat de Vigario Luis Balanta et exhortait le gouvernement à traduire les responsables en justice.
(Reportage d'Alberto Dabo ; Avec la contribution de la rédaction de Guinée-Bissau ; Version française Rihab Latrache, édité par Benoit Van Overstraeten)