Garder le contrôle: Téhéran médiatise les sorties publiques de ses dirigeants information fournie par Reuters 03/04/2026 à 16:35
par Parisa Hafezi
Harcelés depuis un mois par des assassinats ciblés israéliens, les dirigeants iraniens ont adopté une nouvelle parade pour montrer qu'ils contrôlent encore la situation : se glisser parmi la foule des partisans qui se rassemblent quotidiennement en soutien de la République islamique.
Ces derniers jours, le président iranien, Massoud Pezeshkian, et le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araqchi, se sont mêlés, séparément, à des groupes de plusieurs centaines de personnes dans les rues du centre de Téhéran.
Mardi, la télévision d'Etat a diffusé des images des deux hommes posant pour des selfies, serrant les mains des soutiens du régime.
Ces apparitions médiatisées sont une façon pour la République islamique d'afficher sa résilience et son autorité sur la population en dépit de la campagne menée par les Etats-Unis et Israël pour l'"anéantir".
Une source proche du pouvoir déclare que ces sorties publiques ont pour objectif de montrer que le pays n'est "pas ébranlé par les frappes et qu'il garde le contrôle et reste vigilant" après un mois de guerre.
L'ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique, a été tué au premier jour de l'offensive israélo-américaine le 28 février et de nombreuses figures de premier plan, comme le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale Ari Larijani, ont été méthodiquement éliminés depuis.
Le nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, n'est jamais apparu en public depuis qu'il a succédé à son père le 8 mars dernier.
Dans le cadre d'efforts de médiation jusqu'ici peu concluants engagés notamment par le Pakistan pour amener Washington et Téhéran à la table des négociations, Abbas Araqchi aurait en revanche été retiré le mois dernier d'une liste de personnalités ciblées par Israël.
Interrogé sur ce point vendredi, un porte-parole militaire israélien, Nadav Shoshani, a répondu qu'il ne s'exprimait pas sur "des cas personnels spécifiques".
Les discussions visant à un règlement du conflit ont cependant fait long feu, l'Iran jugeant irréalistes les propositions de paix des Etats-Unis.
BOUCLIERS HUMAINS
Dans ce contexte, les déplacements de Massoud Pezeshkian et Abbas Araqchi démontrent que le régime "n'est pas intimidé par l'élimination ciblée par Israël de ses plus hauts dirigeants", déclare une source iranienne haut placée.
Omid Memarian, expert de l'Iran au sein du groupe d'études DAWN basé à Washington, estime qu'il s'agit aussi pour l'élite au pouvoir de soutenir le moral de ses partisans. "Le système s'appuie fortement sur sa base. Si ses partisans disparaissent de l'espace public, sa capacité à afficher son contrôle et son autorité s'affaiblissent fortement", explique-t-il.
Les autorités iraniennes encouragent les soutiens de la République islamique à descendre chaque soir dans les rues et à se rassembler sur les places malgré les raids aériens.
Lorsque la télévision nationale vient à leur rencontre, ces manifestants disent vouloir attester de leur loyauté, ou encore protester contre les bombardements, quelle que soit leur affiliation politique. Certains, employés du gouvernement, étudiants, sont tributaires du système.
Pour Hadi Ghaemi, directeur du Center for Human Rights in Iran, basé à New York, ces foules s'apparentent à des boucliers humains. "En se plaçant au milieu de grands rassemblements, [les dirigeants] se protègent car des attaques contre eux seraient très meurtrières et susciteraient de la sympathie à leur égard."
Parallèlement, deux mois après le bain de sang consécutif à un vaste mouvement de contestation sociale, la répression se poursuit pour étouffer toute velléité de protestation, même si aucune manifestation d'ampleur n'a été signalée depuis le début du conflit.
Les groupes de défense des droits humains alertent sur des "exécutions à la hâte" menées en temps de guerre, recensant la pendaison d'au moins sept prisonniers politiques depuis les premières frappes israélo-américaines.
"De nombreuses personnes susceptibles de manifester sont effrayées par la présence permanente d'hommes armés et de foules violentes dans les rues et restent généralement chez elles à la nuit tombée", observe Hadi Ghaemi.
(Jean-Stéphane Brosse pour la version française)