France/Présidentielle: La France insoumise tisse sa toile dans les banlieues pauvres et pluriculturelles
information fournie par Reuters 02/06/2026 à 07:16

Jean-Luc Melenchon (LFI) et le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko

par Elizabeth Pineau

En remportant en mars la mairie de Sarcelles (Val d'Oise), l'"enfant du pays" Bassi Konaté, candidat sans étiquette soutenu par Les Écologistes ‌et La France insoumise (LFI), a mis fin à trois décennies d'hégémonie du Parti socialiste dans la "ville monde" au nord de Paris.

A 38 ans, l'ancien éducateur d'origine malienne a fait appel à des rappeurs, des footballeurs et des influenceurs pour mobiliser les jeunes via les réseaux sociaux et fait du porte ​à porte dans les HLM de sa commune natale où cohabitent plus de 80 communautés.

"Sarcelles c'est la plus belle ville du monde parce que le monde entier y est représenté", a-t-il dit à Reuters au sortir des cérémonies du 8-Mai qui ont vu chaque collectivité déposer des fleurs aux monuments aux morts. "C'est le plus beau visage de la France, qu'on devrait plus souvent mettre en lumière."

A l'instar de Saint-Denis et La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, et Roubaix (Nord), la victoire de Bassi Konaté illustre la dynamique et l'ancrage en certains endroits de La France insoumise, à un an de l'élection présidentielle.

Alors que ​s'achève le deuxième mandat d'Emmanuel Macron, l'impopulaire président laisse une économie plombée par la dette et un sentiment d'injustice qui fait le lit de partis radicaux comme le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen et Jordan Bardella à droite, et LFI à gauche avec Jean-Luc Mélenchon, 74 ans, candidat à l'Elysée pour la quatrième fois.

Les sondages donnent pour l'heure l'extrême droite largement en tête au premier tour ​et les analystes jugent possible une qualification de Jean-Luc Mélenchon au second si les partis traditionnels, où fleurissent les ambitions, échouent à s'entendre pour ⁠limiter les candidatures.

Un sondage Toluna Harris du 29 mai mettait Jean-Luc Mélenchon au second tour dans trois des cinq scénarios envisagés.

Le programme des Insoumis, qui prévoit une revalorisation des salaires et des hausses d'impôts pour les entreprises et les Français les plus fortunés effraie ‌le monde économique, tout comme leurs idées de retraite anticipée et de contrôle des prix des produits de première nécessité.

Au chapitre géopolitique, les prises de position de LFI en faveur de la cause palestinienne lui valent des accusations d'antisémitisme que le parti rejette.

Qu'il s'agisse de Gaza ou des mesures en faveur du logement, les promesses des Insoumis séduisent les jeunes et les électeurs de villes paupérisées à forte densité de population immigrée, qui se méfient à la fois de ​l'extrême droite et de centristes ayant échoué à relancer l'ascenseur social.

Près de la moitié des 18-24 ans et plus ‌d'un tiers des 25-34 ans sont prêts à voter Mélenchon, selon un sondage Cluster17.

"COEXIST"

Avec 60.000 habitants, dont quelque 8.000 juifs et plusieurs milliers d'Assyro-Chaldéens, Sarcelles est l'une des villes les plus jeunes, les ⁠plus pauvres et les plus diverses de France.

Analysant sa défaite, Patrick Haddad, l'ancien maire socialiste battu par Bassi Konaté, évoque une France "fracturée" en trois blocs : des "villes gentrifiées" plutôt centristes, un RN implanté en zone rurale et des banlieues comme Sarcelles tentées par LFI.

"On est à l'ère du populisme identitaire", a-t-il dit à Reuters. "Des gens qui ont fait des campagnes avec des messages simplistes et qui disaient en gros qu'il fallait voter pour eux car ils leur ressemblaient." L'ex-édile évoque aussi une "souffrance sociale" sourde aux "discours raisonnés", sur laquelle "surfe le populisme".

Pour le député LFI du Val d'Oise Carlos Martens Bilongo, interrogé par Reuters, "les ⁠rivalités entre communautés, c'est un faux récit. Il y a ‌avant tout une réalité politique et sociale".

Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, décrit la population défendue par son parti comme "les oubliés, les méprisés", incluant les familles monoparentales et les travailleurs d'une économie "ubérisée". Rarement propriétaires, ils sont sensibles aux discours ⁠sur le logement social, a-t-il dit à Reuters.

S'il repousse les accusations d'allégeance de LFI vis-à-vis de la communauté musulmane de France, la plus grande d'Europe, il juge important que les immigrés et leurs descendants soient représentés par leurs élus.

"Les gens votent pour nous parce qu'ils se sentent reconnus et intéressés par ‌nos propositions sur les salaires, les prix, les services publics", dit-il.

Des arguments qui font mouche à Sarcelles, où les efforts pour vivre en harmonie ne sauraient masquer les fins de mois difficiles.

"Le problème, c'est que les jeunes n'ont plus d'argent", a dit à ⁠Reuters Catherine Elyn, 57 ans, devant la célèbre fresque "Coexist" proche de la gare RER où figurent un croissant islamique, une étoile de David et une croix chrétienne.

"Les prix du gaz, de l'essence, ⁠font peur. On mange ce qu'on peut. Mais on s'entraide quand même, ‌on troque s'il le faut", ajoute cette mère dont la fille intérimaire de 31 ans, enceinte, revient habiter avec elle faute de pouvoir payer un loyer.

Natif de Sarcelles, Franck Marzougui, chef cuisinier de 57 ans, croit, lui, aux ressorts humains de sa ville, "un endroit sincère où l'on se dit les ​choses dans les yeux", une commune "toujours en mouvement" où "tout le monde se connaît et se salue au café, dans le bus, dans la rue."

LA COMMUNAUTÉ JUIVE INQUIÈTE

Représentants ‌de la communauté juive et adversaires politiques de LFI accusent le parti d'avoir contribué au regain d'antisémitisme dans le pays, illustré par une flambée des actes hostiles à la communauté depuis la guerre dans la bande de Gaza qui a suivi les attaques contre Israël du 7 octobre 2023.

L'élection de Bassi Konaté a interpellé la communauté juive ​de Sarcelles, l'une des plus importantes d'Ile-de-France après Paris.

"J'ai grandi à Sarcelles, avec la communauté juive, donc je ferai tout pour que, justement, tout se passe bien", dit le maire, qui a participé à plusieurs cérémonies et fêtes juives depuis son arrivée à l'hôtel de ville.

Moïse Kahloun, représentant de la communauté, entend rester serein et dit avoir apprécié de voir le maire aux fêtes de Pessah.

"Sarcelles est une ville cosmopolite. Il n'y a pas de problème de religion mais de 'voyoucratie'", a-t-il dit à Reuters dans son commerce, une boulangerie-pâtisserie du quartier surnommé "La Petite Jérusalem".

Le discours des Insoumis, cependant, l'inquiète. "LFI stigmatise ⁠notre communauté. C'est une crainte."

François-Xavier Valentin, candidat de droite battu au second tour, redoute le déclin de la population juive de Sarcelles - qui a déjà baissé de moitié depuis les années 2000 - au gré des départs pour Israël ou des banlieues plus prospères.

"Je comprends que dans le contexte actuel, la communauté juive soit inquiète", a-t-il dit à Reuters. "Gaza est une préoccupation, et on craint d'être stigmatisé là où l'on vit."

CIBLER LES ABSTENTIONNISTES

François-Xavier Valentin et Patrick Haddad reconnaissent la solidité de la campagne de proximité menée par Bassi Konaté, centrée sur les jeunes, qui souvent ne votent pas.

Une stratégie envisagée par LFI au niveau national pour 2027. Jean-Luc Mélenchon ayant échoué à accéder au second tour à 420.000 voix près en 2022, le parti veut s'adresser aux 26% d'abstentionnistes de ce même scrutin.

Jean-Luc Mélenchon bénéficie aussi d'une "aspiration à la radicalité" qui se retrouve ailleurs en Europe, estime Manuel Bompard, prenant comme exemple la montée des Verts en Grande-Bretagne.

Quant à l'âge de Jean-Luc Mélenchon, ce n'est selon lui pas un problème : "C'est une garantie qu'il ne trahira pas car il n'a plus besoin de faire carrière".

Le candidat insoumis sera en meeting dimanche à Saint-Denis aux côtés du nouveau maire LFI de la ​ville de 150.000 habitants, Bally Bagayoko.

(Reportage Elizabeth Pineau, avec Gabriel Stargardter, édité par Blandine Hénault)