France-Le soupçon d'antisémitisme entourant Jordan Bardella met à mal la "dédiabolisation" du RN
information fournie par Reuters 12/10/2026 à 12:26

* Le RN tente de redorer son image depuis 10 ans

* Bardella accusé de propos antisémites, ce qu'il nie

* L'épisode handicape Marine Le Pen, favorite de la présidentielle

* L'avenir politique de Jordan Bardella en question

par Elizabeth Pineau et Michel Rose

Le jour où Jordan Bardella a retiré le soutien du Rassemblement national (RN) à Joseph Martin en vue des élections législatives de 2024 à cause d'un message jugé antisémite publié six ans plus tôt sur les réseaux sociaux, le message était clair : tolérance zéro pour les candidats minant les efforts visant à redorer l'image du parti d'extrême droite.

L'aspirant député en lice dans le Morbihan avait été vite réhabilité après avoir convaincu le RN que son message avait été mal interprété, mais il n'a été ni élu, ni investi de nouveau par la suite.

En cette rentrée, c'est Jordan Bardella lui-même qui est mis en cause par une enquête du média d'investigation Mediapart en raison de messages à caractère antisémite et conspirationniste publiés à l'adolescence, ce que l'intéressé dément.

"Aujourd'hui, c'est Bardella qui est accusé d'antisémitisme. Me concernant, il m'avait jugé, condamné et exclu du RN avant de se rendre compte que c'était une 'fake news', de me réintégrer et de me blanchir", a dit Joseph Martin à Reuters.

De l'avis de l'ancien candidat, Jordan Bardella "devrait se mettre provisoirement en retrait le temps que toute la lumière soit faite, et le premier vice-président du parti assurerait l'intérim."

Cet épisode met en lumière le danger politique de l'enquête de Mediapart à l'approche d'une élection présidentielle à laquelle part favori le parti dirigé par l'eurodéputé de 31 ans.

L'ascension de ce dernier s'est faite en parallèle des efforts déployés par la cheffe de file Marine Le Pen pour mettre à distance les accusations de racisme et d'antisémitisme jadis associés au Front national, rebaptisé Rassemblement national en 2018 pour signifier l'avènement d'une nouvelle ère.

Jordan Bardella a nié être l'auteur des messages, qualifiés de "montages grossiers", et a porté plainte contre Mediapart pour diffamation. Le média en ligne affirme de son côté avoir authentifié des échanges datant de 2013 grâce à des données obtenues auprès de Meta, la maison mère de Facebook, et avoir fait certifier cette extraction par huissier.

Reuters n'a pas vérifié l'authenticité des messages de manière indépendante.

"LES IDÉES PERSISTENT"

La séquence est délicate pour Marine Le Pen, candidate à l'Elysée pour la quatrième fois, et met à l'épreuve ce qui était jusqu'ici l'un des principaux arguments du RN pour illustrer sa mue synonyme de capacité à gouverner le pays : la rupture définitive avec l'antisémitisme qui a émaillé son histoire et notamment celle de son co-fondateur Jean-Marie Le Pen, père de Marine, qui a été condamné pour cela.

Pour le politologue Gilles Ivaldi, de Sciences Po, la controverse illustre les limites de la "dédiabolisation" du RN, qui a davantage constitué selon lui à modifier la perception du parti plutôt que faire évoluer ses fondamentaux.

"Il y a un habillage, il y a de la cosmétique, il y a des transformations, il y a des stratégies, mais néanmoins les idées persistent", a-t-il dit à Reuters. "La dédiabolisation ne va jamais vouloir dire changer le RN, mais juste changer l'image ou la perception que les gens ont du RN."

Pour le politologue, comme pour une partie des adversaires politiques du RN, il s'agit moins d'une révélation que d'un rappel des origines du parti d'extrême droite.

"Cette affaire jette une lumière crue sur ce qu'est le RN, c'est une piqûre de rappel sur ce parti, ses origines", a dit à Reuters le député socialiste Guillaume Garot, qui reconnaît toutefois que les véritables préoccupations des Français sont ailleurs, dans "leur quotidien, la situation nationale et internationale".

Les responsables du RN cherchent en choeur à minimiser l'importance de l'épisode.

"Je pense que ça n'a aucun impact du tout", a dit à Reuters l'un de ses hauts cadres, Renaud Labaye, apportant son soutien à Jordan Bardella. "Tout son parcours politique a été très clair sur le sujet".

Les sondages vont pour l'instant dans son sens. Si 74% des Français récemment interrogés par l'Ifop pour LCI jugent "graves" les messages révélés par Mediapart, 72% estiment que l'opinion à l'égard de Jordan Bardella n'a pas changé.

Lors d'une conférence de presse mardi au nouveau siège du parti, Jordan Bardella a fait montre d'ironie envers un journaliste de Mediapart qui l'interrogeait.

"La petite opération que vous avez montée il y a quelques jours n'a pas l'air d'imprimer dans le pays", a-t-il dit. "Donc je suis désolé pour vous. J'imagine que vous auriez adoré me voir le genou à terre, mais c'est très mal me connaître."

Gilles Ivaldi donne raison à Jordan Bardella en ce qui concerne l'électorat de base du RN, le plus fidèle, peu susceptible d'abandonner le parti pour des raisons liées à son passé idéologique et concentré sur les thèmes du quotidien.

"L'argument moral sur 'le vrai visage du RN' pèse assez peu par rapport à toutes les préoccupations sur le pouvoir d'achat, l'énergie, le carburant, l'insécurité, l'immigration", dit-il.

Le danger pourrait selon lui survenir plus tard dans la course à l'Elysée, lorsque Marine Le Pen, favorite du premier tour, devra séduire un électorat au-delà de sa base, notamment des conservateurs tentés de la soutenir.

"S'il y a un impact, c'est plutôt sur l'électorat de second tour où là, il faut convaincre des gens qui prêtent attention à ce genre de question et au profil idéologique du RN", dit-il.

TENSIONS INTERNES

Cet épisode survient aussi à un moment délicat dans la relation personnelle entre Marine Le Pen et Jordan Bardella. Longtemps présenté comme le protégé de la députée du Pas-de-Calais, Jordan Bardella s'est progressivement émancipé de la "patronne", jusqu'à envisager sérieusement de la remplacer à l'élection présidentielle en cas de condamnation dans l'affaire des assistants parlementaires du Front national.

Après s'être pourvue en cassation dans le sillage du jugement prononcé le 7 juillet, Marine Le Pen a repris sa place de prétendante aux plus hautes fonctions de l'Etat et remis Jordan Bardella à celle de potentiel Premier ministre si elle l'emporte le 2 mai 2027.

La candidate a remanié les équipes au profit de ses fidèles et des frictions sont apparues avec Jordan Bardella selon des sources internes au parti, notamment concernant le rôle de l'eurodéputée Marion Maréchal, nièce de Marine Le Pen ayant basculé vers le parti du souverainiste Eric Zemmour Reconquête avant de revenir dans le giron du RN.

Les désaccords ponctuels font partie de la vie normale d'un parti, estime toutefois le sénateur RN Joshua Hochart.

"Ça peut arriver en réunion de claquer la porte voire de sortir et de revenir dix minutes après", a-t-il dit à Reuters. "Jordan Bardella n'est pas juste le poulain de Marine Le Pen. Son avis compte, donc il a raison de dire quand ça ne va pas".

Si Marine Le Pen a jusqu'ici toujours soutenu Jordan Bardella face aux accusations d'antisémitisme, adversaires politiques et analystes jugent le président du RN affaibli au sein de son propre camp.

Eric Zemmour considère ainsi que "Jordan Bardella est en voie de marginalisation au sein du RN."

"Il n'entrera pas à Matignon, c'est fini tout ça", a déclaré lundi sur RTL celui qui pourrait se présenter pour la deuxième fois à l'élection présidentielle.

Aux yeux de Gilles Ivaldi, "cette affaire complique quelque peu la campagne de Marine Le Pen. Il n'est plus l'atout majeur qu'il était pour elle."

Dans un parti doté d'une longue tradition de mise à l'écart des ambitieux extérieurs au clan Le Pen - à l'instar de Bruno Gollnisch, longtemps présenté par Jean-Marie Le Pen comme son successeur avant d'être obligé de céder la place à Marine Le Pen -, l'avenir de Jordan Bardella apparaît, aux yeux du politologue, incertain.

Comme le rappelle Joshua Hochart : "C'est Marine Le Pen qui décide à la fin".

(Reportage Elizabeth Pineau et Michel Rose)