Football-Les supporters irano-américains font face à une Coupe du monde difficile alors que la guerre fait rage
information fournie par Reuters 12/06/2026 à 16:59

* Les Irano-Américains sont divisés quant à leur soutien à la Team Melli dans un contexte de tensions politiques

* Pour certains supporters, ce soutien est une question de fierté nationale, tandis que d'autres y voient une légitimation du régime de Téhéran

* L'Iran disputera deux matchs à Los Angeles, où vit la plus grande diaspora iranienne

par Joe Brock

Lorsque l'Iran entamera sa campagne pour la Coupe du monde la semaine prochaine à Los Angeles, l'homme d'affaires irano-américain Ehsan Shafi sera dans les tribunes pour encourager la Team Melli, une occasion rare d'accueillir l'équipe nationale qu'il adore dans son pays d'adoption.

Au lieu d’un moment de pure célébration sportive, cependant, la guerre américano-israélienne contre l’Iran a laissé des supporters comme Ehsan Shafi partagés entre l’excitation de voir l’équipe sur la plus grande scène mondiale, la colère face à la répression des manifestants par Téhéran et l’inquiétude que la campagne de bombardements de Washington soit allée trop loin.

Des entretiens menés par Reuters avec des supporters de football irano-américains à Los Angeles, qui abrite la plus grande diaspora iranienne au monde, ainsi qu’une analyse des publications sur les réseaux sociaux, montrent une communauté divisée entre la fierté de l’identité iranienne et le rejet des dirigeants du pays, ce qui oblige beaucoup à se demander s’ils doivent regarder, assister ou se désintéresser complètement du tournoi. "Tous les joueurs souhaitent avoir la chance de jouer en Coupe du monde", a déclaré Ehsan Shafi, 46 ans, après avoir disputé un match dimanche matin pour l’Arya FC, un club amateur irano-américain de Woodland Hills, en banlieue de Los Angeles. "Peu importe ce qui se passe dans le monde. Nous sommes tellement impatients de voir notre équipe nationale."

Malgré tout, Ehsan Shafi a reconnu la tension ambiante. "C’est une situation très compliquée", a-t-il déclaré. "Personne n’aime voir son pays bombardé. C’est très compliqué pour notre peuple."

"TEHRANGELES" Des dizaines de milliers d’Irano-Américains vivent à Los Angeles, où une diaspora distincte, souvent appelée "Tehrangeles", s’est implantée. La Team Melli, qui signifie "équipe nationale" en persan, est depuis longtemps un symbole commun reliant cette communauté au pays que beaucoup ont fui après la révolution iranienne de 1979, dans un contexte de bouleversements politiques et de répression.

L’Iran affrontera la Nouvelle-Zélande et la Belgique à Los Angeles les 15 et 21 juin avant de se rendre à Seattle pour affronter l’Égypte le 26 juin. Ehsan Shafi s’est procuré des billets et s’exprime avec l’optimisme d’un supporter concentré sur les matches et sur cette chance rare de voir l’équipe de près.

Cet enthousiasme est toutefois loin d’être partagé par tous.

Shawn Rezaei, coéquipier de l’Arya FC, est parvenu à la conclusion inverse.

Cadre dans la restauration âgé de 59 ans qui a quitté l’Iran pendant la révolution, Shawn Rezaei a assisté aux Coupes du monde en Allemagne, au Brésil, en Russie et au Qatar. Cet été, dit-il, ce sera la première fois qu’il ne s’y rendra pas. "Je suis un fan inconditionnel de football", a-t-il déclaré. "Mais cette fois-ci, en raison de la situation politique, je boycotte l’événement."

Rezaei avait initialement demandé des billets aux USA, mais il a finalement décidé qu’il ne pouvait pas concilier son soutien à l’équipe avec son opposition aux autorités de Téhéran. "Cette équipe ne représente pas la nation", a-t-il déclaré. "Elle n’est en fait qu’un instrument de propagande au service du régime."

LES PROTESTATIONS DES JOUEURS

Le clivage entre Ehsan Shafi et Shawn Rezaei se retrouve plus largement au sein de la communauté.

D'autres supporters irano-américains interrogés par Reuters ont demandé à rester anonymes, craignant que des critiques à l'égard du gouvernement iranien ne mettent en danger leurs proches restés au pays ou que le fait de s'exprimer sur la politique américaine n'ait des répercussions au sein de leurs communautés.

D'autres ont exprimé des inquiétudes pour la sécurité, en particulier celle des jeunes supporters, se demandant si les matchs de l'Iran ne risquaient pas de devenir des points chauds pour des manifestations anti-guerre ou anti-gouvernement iranien, ou pour des mesures répressives des services d'immigration américains.

Ces inquiétudes expliquent également la prudence dont font souvent preuve les joueurs eux-mêmes.

Lors de la Coupe du monde 2022 au Qatar, l’équipe iranienne a attiré l’attention du monde entier lorsque les joueurs se sont abstenus de chanter l’hymne national avant leur match d’ouverture, un geste largement perçu comme un soutien aux manifestants antigouvernementaux.

Lors des matchs suivants, les célébrations ont été discrètes et les manifestations de nationalisme modérées, des attitudes interprétées par certains comme des actes de défiance silencieuse mais critiquées par d’autres comme insuffisantes.

Cet épisode a mis en lumière les pressions auxquelles l’équipe est confrontée, des informations indiquant que les joueurs et leurs familles pourraient subir des représailles dans leur pays. "Qui suis-je pour juger les actions de l’équipe alors que je ne veux moi-même pas m’exprimer publiquement de peur de mettre ma famille en danger", a déclaré un supporter irano-américain ayant de la famille à Téhéran, qui prévoit d’assister à un match de la Coupe du monde à Los Angeles.

(Reportage Joe Brock; version française Clément Martinot)