Face aux narcotrafiquants, les pressions et risques de compromission des avocats
information fournie par AFP 23/07/2026 à 12:15

L'incarcération de trois avocats, poursuivis pour avoir joué un rôle d'intermédiaire avec le monde du narcotrafic, inquiète les pénalistes, soumis aux pressions, à la concurrence et, parfois, à la précarité économique ( AFP / FRANCK FIFE )

Du prétoire à la cellule : l'incarcération récente de trois avocats, poursuivis pour avoir joué un rôle d'intermédiaire avec le monde du narcotrafic, inquiète les pénalistes, soumis aux pressions, à la concurrence et, parfois, à la précarité économique.

Clarisse Serre, spécialiste du grand banditisme, rappelle que ses confrères "sont présumés innocents". Leur point commun : s'être lancés dans le pénal sans véritable accompagnement.

Me Serre se remémore le jour où, jeune avocate, son patron l'envoie voir un client en détention. "Le type me sort du slip un courrier pour me dire +il faut absolument le poster pour ma vieille mère malade+". Elle refuse. "Le mec s'est levé, a déchiré la lettre en mille morceaux". Elle sort en tremblant.

Membre du comité directeur de l'association des avocats pénalistes (Adap), la quinquagénaire regrette, comme d'autres conseils interrogés par l'AFP, la suppression du stage obligatoire de deux ans après l'école.

"Il est essentiel d'avoir un avocat patron qui nous forme", reconnaît Elliot Bersegol, 28 ans, inscrit depuis moins de deux ans au barreau, car "les questionnements déontologiques sont quotidiens".

"L'opprobre"

Caroline S. était relativement novice en droit pénal quand Hacène Larbi, condamné en mai à 12 ans de réclusion et détenu à la prison de haute sécurité de Condé-sur-Sarthe, l'a choisie. Elle est en détention provisoire depuis le 7 juillet, soupçonnée d'avoir transmis des informations de son client à des groupes criminels.

Selon une source proche du dossier, "le H" a pu la cibler pour ce manque d'expérience. Avant de la dénoncer, confie une autre source proche, confirmant une information du Parisien.

Les autres avocats du "H", Shanna Benhamou, Benoît David, Géraldine Vallat et Jennifer Cambla, ont dénoncé une "violation manifeste du principe de la présomption d'innocence". Lui "n'a pas été entendu" dans cette affaire, ont-ils souligné.

Romain Boulet, avocat de Caroline S., n'a pas souhaité commenter.

Mis en examen et écroué en mars, Kamel A., lui, est soupçonné d'avoir été corrompu, permettant à un des chefs présumés de la DZ Mafia de communiquer avec l'extérieur depuis l'une des prisons de haute sécurité.

L'avocat, quadragénaire, exerçait à son compte avec relativement peu d'expérience. Son conseil, Sylvain Cormier, n'a pas souhaité s'exprimer.

En octobre 2025, Mathilde S., avocate à Rouen, a elle été mise en examen et écrouée pour trafic de cannabis, soupçonnée d'avoir informé les suspects de l'existence d'investigations.

La trentenaire, relativement expérimentée en droit pénal, a fait appel d'une suspension de six mois, selon une source judiciaire. Elle est aujourd'hui libre sous contrôle judiciaire. Son avocat, Yves Levano, n'a pas commenté.

Ces affaires "jettent un peu l'opprobre sur la profession" mais "ce n'est pas parce qu'on défend un criminel qu'on est un criminel", insiste Patrick Mouchet, bâtonnier de Rouen en 2024-2025.

"Basculement"

Comment un professionnel du droit en vient-il à enfreindre la loi ?

Me Serre évoque l'"attirance" de certains "pour ce qu'on appelle +le beau voyou+", mais aussi des "ressorts humains de faiblesse, de dépression" chez les robes noires à la pratique professionnelle solitaire.

Pour Diana Villegas, maîtresse de conférence à l'Université Paris Panthéon-Assas, la "précarité économique" de nombreux avocats peut "accentuer le basculement".

"Le client, en crime organisé, est faiseur de roi", avance un avocat en région, qui se souvient, à ses débuts, de clients lui demandant de "passer des cigarettes".

Plusieurs pénalistes préviennent du risque "d'engrenage". Il s'est accru avec "des clients de plus en plus pressurisants", souligne un avocat exerçant depuis 30 ans en région parisienne. Surtout au sein des nouveaux quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO).

Une pénaliste établie raconte comment, une fois, un client en QLCO lui a demandé "de faire sortir des informations". "C'était notre premier rendez-vous. Je lui ai dit que ce ne serait pas possible et j'ai mis fin au parloir".

Le Parquet national anticriminalité organisée s'est saisi du dossier concernant Caroline S. Cette affaire récente est, à ses yeux, le signe de l'efficacité de ces QLCO où les détenus, "gênés" par les mesures renforcées pour "les entraver, les isoler de leurs réseaux et limiter leurs activités criminelles", "finissent par mettre en cause l'intégrité de certains professionnels du droit". Ces faits sont un "point de vigilance névralgique", a souligné auprès de l’AFP le Pnaco.

Pour les détenus, "on devient le seul point de passage vers l'extérieur même si les avocats sont extrêmement contrôlés", analyse l'avocat en région, avant de s'inquiéter: "Un jour, un avocat va se faire tuer".

Et les avocats interrogés par l'AFP d'appeler à une "meilleure formation et prévention" sur les spécificités du narcotrafic, pour éviter le pire.