Espagne-Des milliers de migrants toujours à Ceuta, Madrid se mobilise sous l'oeil critique de l'UE information fournie par Reuters 31/07/2026 à 14:09
(.)
par Ahmed Eljechtimi et Michael Francis Gore
CEUTA, Espagne/FNIDEQ, Maroc, 31 juillet (Reuters) - L 'afflux massif et soudain de milliers de migrants venus du Maroc dans l'enclave espagnole de Ceuta met à l'épreuve les autorités de Madrid mais aussi l'Union européenne dans son ensemble, où des Etats s'élèvent contre une atteinte à l'intégrité de l'espace Schengen.
Au moins 34 personnes sont mortes depuis jeudi parmi les milliers qui ont tenté de pénétrer dans l'enclave, a déclaré vendredi à des journalistes le président conservateur de Ceuta, Juan Jesus Vivas.
Il a affirmé en outre que quelque 60.000 migrants avaient gagné l'enclave d'environ 19 km2, qui compte près de 83.000 habitants.
Pour bloquer l'afflux de migrants, l'Espagne et le Maroc ont dit avoir renforcé la clôture qui borde l'enclave, Madrid envoyant notamment des renforts policiers et militaires.
Venu sur place, le président du gouvernement, le socialiste Pedro Sanchez, a dénoncé vendredi une violation de la souveraineté territoriale de l'Espagne et assuré que les autorités procéderaient au rapatriement des migrants entrés illégalement.
"Nous (...) préparons les mesures nécessaires pour un retour à la normale dans les plus brefs délais", a-t-il également dit sur X.
Le ministère espagnol de l'Intérieur a précisé par la suite que 25.000 migrants avaient été pour l'heure renvoyés au Maroc.
Ceuta et Melilla, une autre enclave espagnole située quelque 400 km plus à l'est, constituent les seules frontières terrestres de l'Union européenne sur le continent africain. Ces deux villes autonomes connaissent périodiquement des vagues de tentatives de passage de migrants cherchant à entrer en Europe.
LA FRANCE RENFORCE LES CONTRÔLES FRONTALIERS
Le ministre espagnol de la Politique territoriale, Angel Victor Torres, a estimé vendredi que les arrivées avaient été provoquées par une combinaison de facteurs, notamment une décision récente de la Cour suprême espagnole, laquelle a jugé que les migrants interceptés en mer alors qu'ils tentent de rejoindre Ceuta ou Melilla ne peuvent être renvoyés immédiatement en vertu d'un régime spécial applicable dans ces enclaves.
Les "mafias de trafiquants d'êtres humains" ont eu "une lecture intéressée" de cet arrêt qui s'est répandue "comme une traînée de poudre", a accusé vendredi Pedro Sanchez.
En France, le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a déclaré sur X avoir donné dès jeudi soir des "instructions pour renforcer sans attendre les contrôles à la frontière espagnole".
"Des contacts sont par ailleurs en cours avec les autorités espagnoles et marocaines afin d’assurer un suivi étroit de la situation et de renforcer la coordination entre les différents services concernés", a fait savoir vendredi l'entourage du président Emmanuel Macron.
La France "se tient prête à apporter aux autorités espagnoles tout l’appui nécessaire, si celles-ci en expriment le besoin, y compris au travers de l’agence Frontex".
Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national (RN) à l'élection présidentielle française de 2027, a déclaré que si elle venait à l'emporter, elle réserverait la libre circulation dans l'espace Schengen aux seuls ressortissants européens pour "stopper cette folie".
"Face aux entrées massives et coordonnées de migrants en Espagne, encouragées par le gouvernement espagnol, la France doit sans délai renforcer les contrôles à ses frontières", a-t-elle écrit sur X.
"CELA NE PEUT PAS CONTINUER"
L'événement suscite la controverse également à l'échelle européenne, la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, suggérant de fermer l'espace Schengen à l'Espagne. Cette proposition a reçu vendredi le soutien de la Finlande.
"L'Espagne a complètement échoué à protéger la frontière extérieure de l'espace Schengen contre les intrusions. Cela ne peut pas continuer", a écrit sur X la ministre finlandaise de l'Intérieur, Mari Rantanen.
Evoquant l'Espagne, le chancelier allemand, Friedrich Merz, a dit attendre de tous les pays de l'UE qu'ils assument leur obligation de protection des frontières extérieures du bloc, condition essentielle à ses yeux pour lutter contre l'immigration clandestine.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a estimé sur X que les images de Ceuta étaient "inacceptables", au regard des règles de l'UE, et a dit s'attendre à des "résultats concrets" grâce à un "partenariat étroit" avec le Maroc. "Il faut démanteler les réseaux de passeurs. Les expulsions doivent être rapides", écrit-elle.
Aux portes de Ceuta, les autorités marocaines ont déployé des camions lance-eau et tentaient de repousser la foule. On pouvait apercevoir les carcasses calcinées d'un bus et de sept voitures, stigmates des affrontements de la veille.
Du côté marocain de la frontière, des milliers de candidats au départ ont continué à affluer la nuit dernière vers Fnideq, proche de Ceuta, se déplaçant le long de la côte à la recherche d'itinéraires alternatifs malgré le déploiement des forces de sécurité qui ont permis de bloquer la plupart des tentatives de passage.
Brahim, âgé de 32 ans, qui n'a pas souhaité donner son nom complet, a raconté être arrivé de Tanger dans l'espoir de franchir le point de passage vers l'enclave espagnole, qu'il a trouvé fermé. Un autre migrant, refusant également de décliner son identité, a dit avoir été pris dans une bousculade lors d'une tentative de traversée.
"J'ai craint pour ma vie", témoigne-t-il, décrivant des scènes de chaos, avec de personnes se bousculant et se marchant dessus le long d'une étroite route côtière.
Les migrants massés à Fnideq étaient principalement des Marocains, ainsi que quelques personnes originaires d'Afrique subsaharienne et d'Algérie, dont des femmes et des enfants.
(Reportage Michael Gore, Emma Pinedo, Ahmed Eljechtimi et Joan Faus; avec la contribution d'Inti Laudaro, Francesca Piscioneri et Alvise Armellini; version française Claude Chendjou et Jean-Stéphane Brosse, édité par Sophie Louet)