ENQUÊTE-Transport d'électeurs binationaux et sites web frauduleux : comment la Russie veut interférer dans les élections en Arménie information fournie par Reuters 29/05/2026 à 14:25
(Actualisé en fin de dépêche avec réaction du ministère des Affaires étrangères russe)
par Tom Balmforth, Gram Slattery, Humeyra Pamuk et Lucy Papachristou
La Russie a intensifié ses opérations secrètes pour interférer dans les élections législatives arméniennes du 7 juin, Moscou cherchant à empêcher la réélection du Premier ministre pro-européen Nikol Pachinian, ont déclaré à Reuters des responsables de services de renseignement et de gouvernements occidentaux.
Craignant que la victoire du candidat du parti Contrat civil ne scelle définitivement le rapprochement d'Erevan avec l'Occident, la Russie a mis en œuvre de vastes campagnes de désinformation en faveur de candidats arméniens pro-russes, selon des entretiens menés avec cinq responsables de services de renseignement occidentaux.
Le Kremlin a également pour projet de mobiliser des dizaines de milliers de Russo-Arméniens pour influencer le scrutin, révèlent des documents consultés par Reuters et les entretiens.
Pays enclavé de 3 millions d’habitants, l’Arménie est restée depuis la Guerre froide dans l’orbite de Moscou. Mais son actuel Premier ministre, dont le parti est en tête dans les sondages, s’est depuis son ascension au pouvoir rapproché de l'Union européenne (UE) et de l'Otan, s'imposant également comme un proche allié du président américain Donald Trump.
L'Arménie, membre d'une union économique dirigée par la Russie, a suspendu sa participation à l'alliance de sécurité régionale de Moscou en 2024. Ce mois-ci, elle a accueilli le chef de l'Otan Mark Rutte lors d'un sommet des dirigeants européens. Le secrétaire d'État américain Marco Rubio s'est également rendu à Erevan cette semaine pour signer plusieurs accords.
Le président russe Vladimir Poutine n’a pas caché son mécontentement face aux positions de Nikol Pachinian. Mercredi, la Russie a averti l'Arménie qu'elle suspendrait ou résilierait leurs accords relatifs à la fourniture de pétrole et de gaz à bas prix si Erevan poursuivait ses démarches en vue d'adhérer à l'UE.
Moscou soutient le candidat Samvel Karapetian, milliardaire actuellement jugé pour avoir appelé au renversement du gouvernement, ce qu'il nie, selon trois responsables occidentaux.
L'avocat de Samvel Karapetian, Me Robert Amsterdam, a déclaré à Reuters que son client n’avait pas connaissance d’un appui russe pour sa campagne.
TRANSPORT D'ÉLECTEURS RUSSO-ARMÉNIENS
Selon les sources avec lesquelles Reuters s'est entretenu - sous le sceau de l'anonymat - des responsables russes ont évoqué ces derniers mois l'envoi d'Arméniens résidant en Russie pour voter en faveur des adversaires de Nikol Pachinian.
La diaspora arménienne est très importante en Russie, avec plus de 2 millions de personnes selon les estimations. Les Arméniens ne sont pas autorisés à voter depuis l’étranger.
Un haut responsable américain a déclaré que le nombre de personnes que Moscou pourrait réussir à transporter faisait débat au sein de la communauté du renseignement.
Cependant, a-t-il ajouté, les responsables du renseignement prennent ce projet au sérieux. Beaucoup d'Arméniens voyagent régulièrement entre les deux pays, et des dizaines de vols relient les deux pays chaque jour.
Les autorités russes ont estimé le coût du transport de 100.000 électeurs à environ 50 millions de dollars (42,97 millions d'euros), ont indiqué trois des sources.
Reuters n'a pu déterminer si un tel plan était en cours d'exécution ni s'il suffirait à combler l'écart important de voix entre les candidats.
Un sondage réalisé au début du mois suggérait que le parti Contrat civil arriverait en tête avec environ 30% des voix le 7 juin. Le sondage place le parti Arménie forte de Narek Karapetian loin derrière, en deuxième position avec environ 6% des voix.
Trois sources, dont un haut responsable américain, ont par ailleurs fait état de leurs préoccupations concernant la sécurité de Nikol Pachinian, sans donner plus de détails.
Dans une vidéo diffusée en ligne en mai, des hommes masqués parlant un dialecte arménien ont menacé de tuer le dirigeant. Reuters n’a pu établir si la menace était réelle ni qui en était à l’origine. L’affaire fait l’objet d’une enquête.
Des éléments du gouvernement américain, dont la Central Intelligence Agency (CIA), ont secrètement contribué à la protection personnelle de Nikol Pachinian ces dernières années, selon les sources.
La Maison blanche, le département d’État, le Bureau du directeur du renseignement national américain et le bureau de Nikol Pachinian n’ont pas répondu aux demandes de commentaires concernant la sécurité du Premier ministre arménien. La CIA a refusé de commenter.
INTENSIFICATION DE LA DÉSINFORMATION
Les campagnes de désinformation en ligne ont aussi été intensifiées ces dernières semaines pour discréditer le gouvernement de Nikol Pachinian en amont des élections, qui visent à renouveler les 101 sièges de l'Assemblée nationale
Une campagne en ligne soutenue par la Russie a faussement allégué l’existence d’une transaction foncière illégale impliquant Nikol Pachinian avec Jeanne Shaheen et Thom Tillis, deux sénateurs américains qui avaient publiquement exprimé leur inquiétude en avril au sujet de la désinformation russe.
Un responsable européen a déclaré que ces campagnes impliquaient un réseau de robots logiciels affilié au Kremlin, connu sous le nom de "Storm-1516", qui a joué un rôle dans les efforts visant à interférer avec les récentes élections américaines.
Trois des sources ont indiqué que le Kremlin avait fait appel à des cabinets de conseil politique et à des groupes de réflexion russes, notamment la Social Design Agency (SDA), sanctionnée par l'UE et le Royaume-Uni pour avoir diffusé de la désinformation visant à saper le soutien à l’Ukraine.
Reuters a examiné cinq documents en russe qui auraient été rédigés par la SDA selon des sources. L'un des documents proposait la création d'un média appelé "Yerevan1", destiné à la diaspora arménienne de Russie afin de promouvoir une "attitude négative" à l'égard de Nikol Pachinian.
Selon le document, "l'Arménie ne peut prospérer qu'en alliance étroite avec la Russie et sous sa protection". Ni la SDA ni Yerevan1 n'ont répondu aux demandes de commentaires.
Le document estimait que les Arméniens de Russie pourraient jouer un rôle décisif dans l’élection si "un taux de participation élevé parmi eux pouvait être assuré".
Les Occidentaux accusent de longue date la Russie d’ingérence électorale, notamment en Moldavie et en Hongrie récemment. La Russie affirme quant à elle que l’UE et les États-Unis interfèrent dans les pays proches de ses frontières pour les attirer dans la sphère d’influence occidentale.
En réponse à une demande de commentaires, le ministère russe des Affaires étrangères a déclaré que la dépêche de Reuters contenait des informations erronées et relayait une "rhétorique anti-russe".
Il avait précédemment dit aux journalistes que les allégations selon lesquelles la Russie s’ingérait dans les affaires intérieures de l’Arménie relevaient de "l'espionnite".
(Reportage Tom Balmforth à Londres, Gram Slattery et Humeyra Pamuk à Washington, et Lucy Papachristou à Tbilissi ; avec les contributions de Filip Lebedev à Londres et Jonathan Landay à Washington ; version française Etienne Breban, édité par Sophie Louet)