ENQUÊTE-Camp d'entraînement secret en Ethiopie pour les combattants des FSR soudanaises-sources information fournie par Reuters 10/02/2026 à 10:25
par Giulia Paravicini et Reade Levinson
L'Ethiopie abrite un camp d'entraînement secret pour des milliers de combattants des Forces de soutien rapide (FSR), organisation paramilitaire en guerre contre l'armée soudanaise, a établi une enquête de Reuters, venant confirmer l'implication accrue de puissances régionales dans l'un des conflits les plus meurtriers au monde.
Il s'agit de la première preuve tangible du rôle joué par l'Ethiopie dans la guerre civile au Soudan, déclenchée en avril 2023 par une querelle de pouvoir entre l'armée et les FSR, jadis alliées, qui divergeaient sur les contours d'une transition vers un régime civil, quatre ans après la chute d'Omar el Béchir.
Huit sources, dont un représentant de haut rang du gouvernement éthiopien, ont déclaré que les Emirats arabes unis ont financé la construction de ce camp d'entraînement, pour lequel les EAU ont également fourni des instructeurs militaires et apporté un soutien logistique. Une note interne des services de sécurité éthiopiens et un câble diplomatique, que Reuters a pu consulter, font également état d'éléments concordants.
Reuters n'a pas pu vérifier de manière indépendante l'implication des Emirats arabes unis dans le projet, ni l'objectif du camp. L'agence a choisi de ne pas révéler le pays émetteur du câble diplomatique afin de protéger la source.
Sollicité pour un commentaire, le ministère émirati des Affaires étrangères a déclaré qu'il n'était pas partie prenante au conflit au Soudan ni impliqué d'"une quelconque manière" dans les hostilités.
Des millions de réfugiés ont fui le Soudan depuis le début de la guerre, qui a provoqué une vaste famine et donné lieu à des atrocités à caractère ethnique.
L'armée soudanaise et les FSR bénéficient toutes deux de soutiens internationaux, alimentant le conflit et les risques d'un embrasement vers les pays voisins.
SOUTIEN D'ABOU DHABI
Reuters s'est entretenu avec quinze sources au fait des travaux et des opérations du camp militaire, dont des représentants et diplomates éthiopiens. L'agence a également analysé des images satellite de la zone, dans la région de Benishangul-Gumuz, frontalière du Soudan, dans l'ouest de l'Ethiopie.
Des informations communiquées par deux représentants du renseignement éthiopien et les images satellite corroborent des détails contenus dans le mémo sécuritaire et le câble diplomatique.
Les images montrent l'ampleur des travaux, dont les derniers en date ont été effectués au cours des dernières semaines, ainsi que la construction d'un centre de contrôle de drones dans l'aéroport d'Asosa, situé à une cinquantaine de kilomètres de là. Une activité accrue a été constatée en octobre dernier.
Ni le porte-parole du gouvernement éthiopien, ni l'armée éthiopienne, ni les FSR n'ont répondu à des demandes détaillées de commentaires effectuées par Reuters à propos des informations recueillies dans le cadre de cette enquête.
Emirats arabes unis et Ethiopie ont publié le 6 janvier une déclaration commune dans laquelle ils ont appelé à un cessez-le-feu au Soudan et célébré également des liens contribuant selon eux à la protection sécuritaire de leurs deux pays.
Aucun commentaire n'a été obtenu auprès de l'armée soudanaise.
Selon la note des services de sécurité éthiopiens consultée par Reuters, quelque 4.300 combattants des FSR effectuaient début janvier une formation dans ce camp. "Les soutiens logistique et militaire sont fournis par les EAU", est-il écrit.
L'armée soudanaise a accusé par le passé les Emirats arabes unis de fournir des armes aux FSR, une accusation que des experts de l'Onu et des élus américains ont jugé crédible.
Abou Dhabi est un allié important du gouvernement du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed depuis le début de son mandat en 2018 et a noué depuis une alliance militaire avec Addis-Abeba.
RENFORTS AU FRONT DANS L'ETAT DU NIL BLEU
Six représentants ont déclaré que les recrues du camp étaient principalement des Éthiopiens, mais aussi des ressortissants sud-soudanais et soudanais, dont des membres du SPLM-N, principal groupe rebelle de l'Etat soudanais du Nil Bleu.
Reuters n'a pas pu établir indépendamment qui se trouvait dans le camp et les conditions de recrutement. Un représentant de haut rang du SPLM-N, qui a refusé d'être identifié, a nié une quelconque présence du groupe en Ethiopie.
D'après les six représentants, les recrues du camp devraient se joindre aux combattants des FSR opposés aux soldats soudanais dans l'Etat du Nil Bleu, devenu une ligne de front importante pour le contrôle du Soudan. Deux des représentants ont déclaré que des centaines de recrues ont déjà traversé la frontière ces dernières semaines afin de soutenir les FSR au Nil Bleu.
Il est écrit dans la note sécuritaire interne des services éthiopiens que le général Getachew Gudina, chef du département du renseignement de défense de l'armée éthiopienne, a été chargé de la mise en place du camp. Un représentant de haut rang du gouvernement éthiopien et quatre sources diplomatiques et sécuritaires ont confirmé le rôle du général dans ce projet. Getachew Gudina n'a pas répondu à une demande de commentaire.
Le camp a été installé près de Menge, dans des terres forestières situées à un peu plus d'une trentaine de kilomètres de la frontière, une zone stratégique à l'intersection entre l'Ethiopie, le Soudan et le Sud-Soudan, selon les images satellite et le câble diplomatique.
De premiers signes d'activité ont été constatés dans la zone en avril dernier, avec un défrichage et la construction de petits bâtiments au nord de ce qui est par la suite devenu le camp d'entraînement, dont les travaux ont débuté en octobre.
CAPABLE D'ACCUEILLIR 10.000 COMBATTANTS
Le câble diplomatique, qui date de novembre, décrit le camp comme capable d'accueillir jusqu'à 10.000 combattants et note que l'activité sur place a commencé le mois précédent avec l'arrivée de dizaines de camions, d'unités des FSR et d'instructeurs militaires des Emirats arabes unis.
Deux des représentants ont dit avoir aperçu des camions affichant le logo de l'entreprise émiratie de logistique Gorica Group traverser la ville d'Asosa en direction du camp en octobre dernier. Gorica n'a pas répondu à une demande de commentaire.
Le 17 novembre, plus d'une cinquantaine de camions transportant des recrues ont parcouru les chemins de terre de cette région isolée, ont déclaré deux représentants militaires de haut rang, témoins du passage de ce convoi. Ils ont estimé entre 50 et 60 le nombre d'apprentis combattants se trouvant dans chaque camion.
Une image satellite datant du 24 novembre dernier montre au moins dix-huit camions présents sur les lieux. La taille et la forme de ces véhicules correspondent à des modèles utilisés fréquemment par l'armée éthiopienne et ses alliés pour transporter des soldats, montre une analyse effectuée par Reuters. L'agence n'a pas pu vérifier ce que les camions contenaient ni établir s'il s'agissait des mêmes véhicules signalés par les représentants militaires.
Le développement des lieux s'est poursuivi en janvier, montre une image prise le 22 janvier par la firme américaine de technologie spatiale Vantor, avec un défrichage supplémentaire au nord du camp principal et des dizaines de conteneurs maritimes visibles autour du camp. Un représentant de haut rang du gouvernement éthiopien a déclaré que des travaux étaient en cours, sans en dire davantage sur les plans de construction.
(Giulia Paravicini à Nairobi et Reade Levinson à Londres, avec la contribution d'Alexander Dziadosz, Nafisa Eltahir et Ahmed Shalaby au Caire, David Lewis à Londres; version française Jean Terzian, édité par Blandine Hénault)