Encerclés par les milices, les Soudanais craignent un cycle de guerres sans fin
information fournie par AFP 23/07/2026 à 12:51

Deux femmes soudanaises à travers la vitre d'un bâtiment endommagé par des tirs, le 16 avril 2026 à Khartoum ( AFP / Khaled DESOUKI )

Dans la capitale soudanaise, des jeunes hommes, dont certains n'ont pas encore 15 ans, sillonnent les rues aux façades calcinées à bord de pick-up équipés de missiles.

Forces conjointes, Forces du bouclier soudanais, Brigade Al-Baraa Ibn Malik... des douzaines de groupes armés sont actifs dans les territoires contrôlés par l'armée, qu'ils appuient dans sa guerre meurtrière avec les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR).

Trois ans après le début du conflit, l'implication de ces milices fait craindre à la population des cycles de violences sans fin.

"Techniquement, le gouvernement leur a interdit de porter des armes, mais on les voit encore partout, dans les marchés, dans les rues. C'est terrifiant", témoigne à Khartoum un père de famille de 50 ans, s'exprimant sous couvert d'anonymat par mesure de sécurité.

Loyaux, vraiment ?

L'assemblage est hétéroclite: certains groupes rassemblent d'anciennes factions de rebelles du Darfour, d'autres ont fait défection des FSR.

Un soldat de l'armée soudanaise porte une Kalachnikov en bandoulière, le 16 avril 2026 dans les rues de Khartoum ( AFP / Khaled DESOUKI )

Chacun d'eux a renforcé ses rangs depuis que les combats ont éclaté en avril 2023 et ils possèdent désormais leurs propres armes, systèmes de défenses anti-aériennes et drones.

A Khartoum, les combattants des Forces conjointes sont en position de force: on les voit armés de fusils d'assaut dans les restaurants, reconnaissables à leurs foulards typiques du Darfour, appelés "kadamoul".

En périphérie de la capitale, des journalistes de l'AFP ont rencontré des miliciens de la Brigade Al-Baraa Ibn Malik liée à l'Iran et sous sanctions européennes et américaines, dont l'un arrêtant les voitures, un AK-47 en bandoulière.

Dans l'Etat d'Al-Jazirah, au sud-est de Khartoum, ce sont les Forces du bouclier soudanais qui règnent en maître sur des civils... contre lesquels elles commettaient autrefois des atrocités pour le compte des FSR.

"Ils se comportent comme si Al-Jazirah était à eux", essayant de "blanchir leurs crimes", dénonce une militante des droits humains. "Je ne ferai jamais confiance à aucun d'entre eux. On ne sait pas à qui va leur loyauté".

D'après l'analyste Kholood Khair, le chef du groupe Abou Aqla Kaykal, accusé d'avoir mené des exactions dans les deux camps, est particulièrement dangereux.

Il est apparu à plusieurs reprises aux côtés du responsable de l'armée, renforçant ainsi sa visibilité politique tout en créant "de fait son propre fief à Al-Jazirah, où il exerce un pouvoir sans partage", souligne l'experte.

Autre menace selon elle: les Forces conjointes, menées par le gouverneur du Darfour Minni Minawi et le ministre des Finances Gibril Ibrahim, pourraient "de nouveau à un certain moment" se retourner contre le gouvernement central.

Les Forces conjointes et l'armée "sont unies pour combattre leur ennemi commun, les FSR, mais il n'y a pas grand chose de plus qui les unit au-delà de ça", estime l'analyste.

"Mercenaires"

Tous sont "alliés pour le moment", commentent d'un ton méfiant des civils rencontrés par l'AFP à travers le Soudan, où ces patrouilles de miliciens armés sont mal vécues.

"Nous avons vu ce scénario maintes et maintes fois", explique depuis l'étranger un écrivain de 30 ans, préférant lui aussi rester anonyme. "Ce sont les mêmes vieilles promesses et les mêmes erreurs. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils ne se trahissent les uns les autres", ajoute-t-il.

Depuis des décennies, l'armée soudanaise sous-traite ses guerres dans les provinces reculées du pays à des factions.

Le chef de l'armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhane, et le commandant des forces paramilitaires, Mohamed Hamdane Daglo, le 5 décembre 2022 à Khartoum ( AFP / ASHRAF SHAZLY )

Dans les années 2000, le président Omar el-Béchir avait armé les miliciens des Janjawids pour écraser les rébellions ethniques au Darfour, ce qui a conduit à la mort de plus de 300.000 personnes. Puis ces combattants se sont regroupés en 2013 au sein des FSR.

Mais six ans plus tard, le redoutable commandant paramilitaire Mohamed Hamdane Daglo se retourne contre l'autocrate à la faveur d'une révolte populaire. Et soutient le chef de l'armée Abdel Fattah al-Burhane dans son coup d'Etat en 2021.

Jusqu'à la rupture entre les deux camps le 15 avril 2023, qui a précipité le pays dans une guerre dévastatrice. Le conflit a fait 200.000 morts et plongé plusieurs régions dans la famine, engendrant ce que l'ONU qualifie de pire crise humanitaire au monde.

Aujourd'hui l'armée ne semble pas avoir les capacités de mener la guerre seule dans cet immense pays traversé par le Nil. Et l'histoire pourrait se répéter.

Un homme au milieu d'immeubles en ruines, à Khartoum, le 16 avril 2026 ( AFP / Khaled DESOUKI )

Après avoir repris Khartoum aux FSR l'an dernier, avec l'aide de la Brigade Al-Baraa Ibn Malik et d'autres groupes armés, le général Burhane, sous pression de Washington et de Ryad pour se distancer des factions islamistes, leur a ordonné de quitter la ville. Sans effet à ce jour.

Ses lieutenants ont souligné à de nombreuses reprises la nécessité d'intégrer les milices dans l'armée soudanaise. Mais aucune d'entre elles n'a donné de signes sérieux allant dans ce sens.

"Ce sont des mercenaires qui se préoccupent de leurs propres intérêts", commente un diplomate.

"Ce n'est pas comme s'ils avaient une quelconque stratégie ou des plans pour le futur. Si un jour ils se sentent lésés, ils s'en iront", conclut-il.