ENCADRÉ-Pourquoi les marchés obligataires mondiaux subissent une vague de ventes ? information fournie par Reuters 02/09/2026 à 11:30
* Le rendement des obligations japonaises à dix ans atteint 3% pour la première fois depuis 1996
* La dette publique américaine dépasse les 40.000 milliards de dollars
* L'endettement du Japon et de la France sont également au centre de l'attention
* Cinq géants de l'IA ont doublé leur dette depuis l'année dernière, selon les données LSEG
par Dhara Ranasinghe et Harry Robertson
Les coûts d'emprunt des États-Unis, de l'Allemagne et du Japon frôlent voire atteignent leurs plus hauts niveaux depuis plusieurs décennies, en raison des craintes accrues liées à l'inflation et à la hausse des taux d'intérêt, ainsi que des inquiétudes persistantes concernant la dette.
La hausse des rendements obligataires, qui évoluent en sens inverse de leurs prix, pourrait mettre à rude épreuve les ménages et les entreprises, tout en aggravant la situation des finances publiques.
Voici un aperçu des facteurs qui expliquent cette vague de ventes sur les marchés obligataires mondiaux.
QUE SE PASSE-T-IL SUR LE MARCHÉ OBLIGATAIRE ?
Le rendement des obligations japonaises à dix ans
JP10YTN=JBTC a atteint mardi 3% pour la première fois depuis 1996, un tournant pour une économie qui sort tout juste d'une période de taux ultra-bas.
Les coûts d'emprunt britanniques à 30 ans GB30YT=RR sont proches de leurs plus hauts niveaux depuis 30 ans, tandis que les rendements allemands et français à dix ans ont atteint cette semaine des niveaux qui n'avaient plus été observés respectivement depuis 2011 et 2008.
Les rendements des bons du Trésor américain à dix ans atteignent mercredi leur plus haut niveau depuis mi-2023, à environ 4,80% US10YT=RR .
Une nouvelle hausse des cours du pétrole, liée au regain d'hostilités entre les États-Unis et l’Iran, fait grimper les rendements, tandis que l'inflation élevée incite les opérateurs à se préparer à de nouvelles hausses des taux d'intérêt.
Cela vient s'ajouter aux inquiétudes liées à l’augmentation de l’endettement. La dette américaine vient de franchir la barre des 40.000 milliards de dollars, tandis que le ratio dette/PIB est égal ou supérieur à 100% dans l’ensemble des grandes économies du G7, à l'exception de l’Allemagne.
Le discours prononcé par Kevin Warsh, président de la Réserve fédérale américaine (Fed), lors du symposium de Jackson Hole a également renforcé les anticipations des opérateurs quant à de nouvelles hausses de taux.
À QUELLES RÉPERCUSSIONS FAUT-IL S'ATTENDRE ?
Les rendements obligataires donnent le ton aux coûts d’emprunt dans toutes les économies, qu’il s’agisse de la dette publique ou des prêts bancaires. La hausse des taux rend l'emprunt et la consommation moins attractifs et peut ralentir la croissance économique.
Par exemple, les taux des prêts immobiliers à 30 ans aux États-Unis ont atteint leur plus haut niveau depuis un an, à près de 6,7%, à mesure que les rendements des bons du Trésor américain à dix ans grimpaient.
La hausse des rendements signifie que les gouvernements doivent faire face à des coûts plus élevés lorsqu’ils refinancent leur dette.
Les rendements obligataires ont également des répercussions sur les marchés. Théoriquement, des rendements plus élevés rendent les actions moins attractives, même si la solidité des résultats financiers a permis aux actions de rester à un niveau élevé.
QUEL RÔLE TIENNENT LES GÉANTS DE LA TECHNOLOGIE ?
La forte augmentation des ventes d’obligations destinées à financer des investissements dans l’intelligence artificielle (IA) est un autre facteur qui contribue à la hausse des rendements obligataires.
Les analystes invoquent les lois de l’offre et de la demande : si la demande d’emprunt bondit, les prêteurs peuvent exiger des taux d’intérêt plus élevés, ce qui fait grimper les rendements.
Cinq géants de l’IA, à savoir Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft et Oracle, ont déjà émis 220 milliards de dollars de dette cette année pour financer leurs investissements dans des centres de données et des modèles, selon les données de LSEG. Ce chiffre représente plus du double du total de l’année dernière.
Les emprunts destinés aux investissements dans l’IA ont contribué à porter les émissions mondiales d’obligations d’entreprises à un niveau record de 4.900 milliards de dollars depuis le début de l’année 2026, selon les données de LSEG, soit une hausse de 14% par rapport à la même période l’année dernière.
QUELS MOYENS D'ACTION POUR LES DÉCIDEURS POLITIQUES ET MONÉTAIRES ?
Le Trésor américain a récemment annoncé des rachats d’obligations qui, selon les analystes, visent à limiter la hausse des coûts d’emprunt.
Cela a contribué à stabiliser le marché, dans un premier temps, mais les rendements des obligations à long terme ont depuis recommencé à grimper.
Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, estime que les inquiétudes liées à la hausse de la dette et des taux d’intérêt négligent la solidité de l’économie américaine.
Les banques centrales peuvent également racheter des obligations en cas de tensions sur les marchés, comme l’a fait la Banque d’Angleterre (BoE) lors de la crise du "mini-budget" britannique de 2022.
La Banque centrale européenne (BCE) dispose également du pouvoir d’acheter des obligations d’État pour endiguer une hausse "injustifiée et désordonnée" des coûts d’emprunt dans le cadre de son instrument de protection de la transmission, à condition que le pays en difficulté respecte les règles budgétaires de l’UE.
LES VIGILES OBLIGATAIRES SONT-ILS À L'ORIGINE DE LA SITUATION ?
De nombreux investisseurs estiment que la hausse actuelle des rendements est ordonnée et reflète l’augmentation des besoins d’emprunt et de l’inflation.
À court terme, une baisse des prix du pétrole aiderait. À terme, les coûts d’emprunt à longue échéance ne baisseront durablement que lorsque les gouvernements prendront des mesures concertées pour réduire la dette ou stimuler la croissance, affirment-ils.
À défaut, les vigiles obligataires ("bond vigilantes") resteront en alerte.
Ce terme désigne les investisseurs qui cherchent à imposer une discipline budgétaire aux gouvernements qu’ils jugent dépensiers en exigeant une rémunération plus élevée pour acheter leurs obligations.
Les investisseurs peuvent également exiger une rémunération plus élevée s’ils estiment que les décideurs politiques ne parviennent pas à maîtriser l’inflation.
(Rédigé par Dhara Ranasinghe et Harry Robertson ; version française Coralie Lamarque, édité par Benoit Van Overstraeten)