En Irak, les "regrets" des jihadistes français jugés pour leur passé syrien information fournie par AFP 02/11/2026 à 07:45
À Bagdad, les détenus français accusés d'appartenir au groupe État islamique (EI) comparaissent tour à tour devant le tribunal de Karkh. Vêtus d'orange, leur barbe rasée, ils expriment des "regrets" sans effacer les exactions imposées par les jihadistes des années durant en Syrie.
Transférés en Irak l'an dernier, 47 Français y sont jugés depuis septembre pour leur appartenance à l'EI qui, bien que majoritairement irako-syrien, comptait de nombreux combattants étrangers et a commis des massacres et atrocités lorsqu'il contrôlait de vastes territoires entre 2014 et 2017.
Dans ses premiers verdicts rendus ces derniers jours, le tribunal a condamné neuf hommes à la perpétuité, qui équivaut à 20 ans dans le droit irakien.
Un prévenu de 24 ans, emmené en Syrie par sa mère il y a plus de dix ans, s'est lui vu infliger une peine de 15 ans.
À l'annonce de la sentence, le jeune homme - dont l'AFP tait l'identité pour des questions de procédure - a lancé en arabe, la voix tremblante: "Je suis allé en Syrie, mais c'est ma mère qui a choisi pour moi. Quel est mon tort?"
"L'organisation m'a trompé"
Kamel Ben Mbarek, 42 ans, regrette lui d'avoir été "trompé par l'organisation alors même qu'il n'était plus tout jeune" et aurait dû ne pas tomber dans leur piège.
Animé au départ par la "colère face aux exactions du régime" syrien de Bachar al-Assad en 2011, cet ancien chauffeur de la police islamique de l'EI à Raqa raconte avoir adhéré à une idéologie "qui ne retenait que certains passages du Coran", une manipulation comprise selon lui "seulement une fois en prison".
Lors d'une autre audience, un accusé éborgné et amputé de la main droite s'appuie contre les boiseries, affirmant avoir été blessé en combattant pour l'EI.
Moins de la moitié des 47 Français ont comparu jusqu'à présent, sur les quelque 1.500 ayant rejoint l'organisation en Irak et en Syrie au fil des années.
La France, qui comptait un des plus forts contingents européens de jihadistes, rechigne à rapatrier ses ressortissants face à des opinions publiques souvent hostiles, alors que le pays a subi plusieurs attentats sur son sol.
Dans le groupe, figure Adrien Guihal, un vétéran du jihad français ayant notamment revendiqué au nom de l'EI l'attentat de Nice, dans le sud de la France, qui avait fait 86 morts le 14 juillet 2016.
"J'ai tout perdu"
"Je regrette tout ce que j'ai fait. J'ai tout perdu", assure lui aussi Adel Bouaoun, 28 ans, accusé d'avoir participé à des opérations de l'EI à Alep et Palmyre.
Il évoque les difficiles conditions dans les prisons administrées par les forces kurdes en Syrie, des prisonniers morts et des "tortures physiques et psychologiques".
Vaincu en Irak en 2017, puis en Syrie en 2019 par la coalition internationale dirigée par Washington, le groupe avait laissé en Syrie des milliers de personnes soupçonnées d'appartenir à des groupes jihadistes, ainsi que leurs familles, dans des geôles et camps gérés par les Kurdes, fer de lance de la lutte contre l'EI.
Début 2026, les nouvelles autorités syriennes en ont repris la gestion, et l'armée américaine a transféré dans la foulée plus de 5.700 détenus de quelque 60 nationalités, dont au moins cinq Français, dans des établissements pénitentiaires irakiens déjà surpeuplés.
Des ONG dénoncent la célérité de cette justice antiterroriste dont les verdicts reposent souvent, selon elles, sur des aveux extorqués.
"Toute cette procédure est une pression. Vous avez consigné des déclarations qui ne sont pas les miennes", s'est ainsi défendu Lakhdar Sebouai, 34 ans, disant avoir simplement travaillé dans un magasin de téléphones.
"Traitements inhumains"
Certains accusés ont semblé émus en apercevant dans la salle leurs proches venus de France. Le juge les a autorisés à s'entretenir avec eux quelques minutes à l'écart, après de longues années de séparation.
Leurs familles ont préféré garder le silence face à la presse.
Les avocats français ont eux été interdits d'accès au territoire, selon Matthieu Bagard et Marie Dosé, qui défendent une trentaine de Français, après leurs prises de position dénonçant les "traitements inhumains" infligés aux détenus et réclamant un procès en France.
En leur absence, deux avocats irakiens ont été désignés. Ils ont refusé de s'exprimer auprès de l'AFP.
"Même si sa peine est différente, il a été torturé comme un adulte et jugé comme un adulte", a déclaré à l'AFP Me Bagard au sujet du plus jeune des accusés.
Devant le tribunal, Thomas Barnouin, 45 ans, dont le verdict est attendu le 18 novembre, a raconté s'être rendu en Syrie au début du conflit, convaincu qu'il avait le devoir religieux de défendre les musulmans.
Mais "l'organisation appliquait la loi de la jungle, et non celle de Dieu", a-t-il dit. "Nous ignorions qu'elle voulait aussi commettre des attentats terroristes dans notre pays, en France. (...) Je désavoue tous ses crimes".