En Irak, les alliés de l'Iran semblent peu enclins à le défendre
information fournie par Reuters 06/03/2026 à 17:14

par John Davison

L'Iran a passé des décennies et dépensé des milliards de dollars à former des combattants étrangers tels qu'A.J., commandant d'un groupe paramilitaire pro-iranien en Irak, pour une occasion comme celle-ci. Depuis que les États-Unis et Israël sont entrés en guerre contre la République islamique il y a une semaine, A.J. attend pourtant toujours les ordres de Téhéran.

Alors que la survie du régime iranien est en jeu, la plupart des milices irakiennes qui étaient jusqu'il y a peu au coeur de l'"axe de la résistance" constitué par Téhéran contre Israël, allant de l'Irak au Yémen en passant par la Syrie, le Liban et la bande de Gaza, sont restées en retrait.

Quelques groupes ont bien revendiqué des attaques de drones ou de roquettes contre des bases américaines ces derniers jours, notamment à Erbil, au Kurdistan irakien. Mais la plupart des attaques ont été lancées depuis le sol iranien, selon les responsables kurdes. Aucune ne semble avoir fait de dégâts significatifs.

Même si Téhéran finit par demander à ses mandataires de passer à l'action, A.J. pense que seules deux ou trois des dizaines de milices chiites irakiennes soutenues par l'Iran seront en mesure de se mobiliser.

"Je pense que la plupart d'entre elles ne sont pas fiables", a-t-il dit à Reuters. "Certaines agiront. Mais la plupart ne cherchent plus qu'à défendre leurs propres intérêts."

A.J., originaire du sud de l'Irak, à majorité chiite, s'est exprimé à condition de rester anonyme, par crainte d'être pris pour cible par des frappes israéliennes ou américaines.

ÉVITER LES SANCTIONS

Selon lui, les milices pro-iraniennes ont souffert ces dernières années des attaques successives lancées par Israël et les États-Unis contre les "proxies" de Téhéran, de la chute de Bachar al Assad en Syrie, qui a coupé le couloir logistique entre l'Iran et la Méditerranée, et de la reconversion de nombre de miliciens irakiens dans la vie politique et économique locale.

Plus d'une vingtaine de personnes interrogées par Reuters, notamment au sein d'autres groupes pro-iraniens ou dans les arcanes du pouvoir irakien, ont corroboré son analyse.

Les chefs des milices irakiennes "ne veulent pas être sous le coup de sanctions, ils veulent avoir accès au système de santé occidental, envoyer leurs enfants étudier à l'étranger", relève Gareth Stansfield, professeur d'études orientales à l'université d'Exeter, au Royaume-Uni, et chercheur au centre de réflexion Atlantic Council. "Ce phénomène s'est accentué depuis la guerre de 12 jours" entre Israël et l'Iran en juin dernier, ajoute-t-il.

Les responsables des services de sécurité irakiens et des miliciens interrogés par Reuters pensent que les groupes pro-iraniens pourraient encore se lancer dans la bataille si la guerre s'éternise, s'ils ont le sentiment qu'elle vise les chiites dans leur ensemble ou si les groupes kurdes soutenus par les États-Unis attaquent l'Iran.

Pour autant, ces "proxies" iraniens ne disposent plus du tout du pouvoir de nuisance qui était le leur il y a encore quelques années. A Bagdad, des responsables des services de sécurité disent avoir constaté qu'ils ont utilisé des armes anciennes lors de leurs dernières attaques et ne semblent pas avoir été réapprovisionnés depuis la guerre de l'an dernier en Iran.

PRESSION ISRAÉLIENNE

En juin 2025, Téhéran avait donné pour instruction au groupe d'A.J. de riposter, ce qu'il avait fait en lançant des drones en direction d'Israël. Mais selon le milicien, déplacer des armes aujourd'hui serait "trop risqué" en raison des moyens de reconnaissance considérables déployés par Israël et les États-Unis dans la région.

"Les opérations menées contre l'axe de la résistance dirigé par l'Iran, associées à la certitude qu'Israël ne resterait pas les bras croisés face aux attaques contre ses civils, ont conduit à une diminution des attaques depuis le territoire irakien vers Israël", confirme l'armée israélienne dans un communiqué.

Les gouvernements irakien, iranien et américain n'ont pas répondu aux sollicitations de Reuters concernant cet article.

Les réactions des groupes pro-iraniens sont restées mesurées même sur le sol irakien.

À Bagdad, des milliers de personnes ont certes manifesté après l'annonce de la mort de l'ayatollah Ali Khamenei, le guide suprême iranien, et tenté sans succès de forcer les entrées de la "zone verte" hautement sécurisée dans laquelle se trouvent les ambassades occidentales aux cris de "Mort à l'Amérique".

Aucun chef des milices chiites les plus connues n'était cependant visible. L'un d'eux, Kaïs al Khazali, dont des partisans étaient présents à la manifestation, a appelé ces derniers à exprimer leur colère en "s'habillant en noir".

On est bien loin de 2007, lorsque ses miliciens avaient tué des soldats américains, ce qui vaut à Kaïs al Khazali de figurer sur la liste des sanctions américaines.

Ou même de 2019, quand des centaines de manifestants appuyés par des miliciens pro-iraniens avaient lancé des cocktails Molotov sur l'ambassade américaine à Bagdad pour protester contre des raids aériens qui avaient fait des dizaines de morts dans leurs rangs en Irak et en Syrie. Kaïs al Khazali faisait ce jour-là partie des manifestants.

L'AXE DE LA RÉSISTANCE DÉCAPITÉ

Après une décennie faste, qui avait vu les miliciens chiites irakiens étendre leur influence sur fond de lutte contre les djihadistes sunnites de l'Etat islamique, et le président syrien Bachar al Assad se maintenir au pouvoir grâce notamment au soutien de l'Iran et du Hezbollah libanais, l'attaque de l'ambassade américaine en 2019 a marqué un tournant.

Dès début 2020, les États-Unis ont éliminé le charismatique chef de la force Qods des Gardiens de la révolution iranienne, Qassem Soleimani, qui supervisait l'ensemble des opérations à l'étranger et coordonnait les "proxies" de Téhéran.

Le déclin de l'influence chiite s'est accéléré lors de la guerre entre Israël et le Hezbollah libanais, consécutive aux attaques du Hamas le 7 octobre 2023, l'"axe de la résistance" ayant perdu à cette occasion avec Hassan Nasrallah un autre dirigeant "irremplaçable", selon A.J.

La multiplication des frappes israéliennes à Beyrouth a contraint les groupes chiites irakiens, qui y disposaient auparavant de bureaux et de terrains d'entraînement, à se replier vers leurs fiefs ou vers Téhéran.

"Tout a changé après la mort de Hassan Nasrallah", a déclaré à Reuters Moustafa Fahs, un militant politique libanais en contact étroit avec les dirigeants chiites irakiens.

Selon A.J., qui a combattu en Syrie au côté des troupes de Bachar al Assad, Israël a ensuite porté de rudes coups à l'Iran et ses alliés en Syrie en réussissant à y infiltrer des agents qui coordonnait des frappes aériennes. Jusqu'à ce que la chute du président syrien en décembre 2024 ne précipite la débandade des groupes pro-iraniens.

"Damas était la clé de la coordination de l'axe de la résistance", a déclaré A.J. "Cela a été un tournant décisif pour nous."

Réduit à des groupes irakiens démobilisés et aux Houthis au Yémen, également restés discrets depuis le début de l'offensive israélo-américaine en cours, l'"axe de la résistance" ne semble plus en mesure de résister à grand-chose.

(Reportage de John Davison à Bagdad, avec la contribution de Rami Ayyub à Jérusalem ; version française Tangi Salaün, édité par)