En Guadeloupe, le BTP s'enfonce dans la crise
information fournie par AFP 06/06/2026 à 09:50

Un engin démantèle un bâtiment dans un quartier des Abymes en Guadeloupe qui doit être reconstruit, le 9 avril 2025 ( AFP / Carla Bernhardt )

Quelque 91% des chefs d'entreprise du BTP guadeloupéen sont inquiets pour l'avenir de leur entreprise: un chiffre qui résume le malaise d'un secteur confronté depuis des mois à un ralentissement inédit, entre baisse des commandes publiques et règles européennes plus contraignantes

Inquiet? "Mais comment ne pas l'être!", s'exclame José Gaddarkhan, président de la fédération régionale guadeloupéenne du BTP (FRBTP) et grand patron du secteur, au sujet du sondage Qualistat paru récemment sur l'inquiétude des patrons du BTP.

"Quand les gens du milieu commencent à vous parler de suicide, on se rend compte qu'on a passé un cap", s'alarme M. Gaddarkhan, pour qui le secteur multiplie les difficultés, y compris pour les grosses entreprises.

Derrière ce cri d'alerte, des chiffres qui tombent les uns après les autres. Le chiffre d'affaires du secteur a reculé de 9,8% en 2025, selon l'Institut des émissions d'outre-mer (l'Iedom, la banque centrale des Outre-mer, ndlr).

En cause: une activité au ralenti depuis 2022, le BTP poursuivant "son ajustement à une commande publique en baisse", relevait l'Iedom en avril dans sa synthèse sur l'économie de l'archipel. En clair, l'argent public, qui irrigue les chantiers de l'archipel, se tarit.

Le marché se rétrécit à vue d’œil. Entre novembre 2024 et novembre 2025, à peine 331 appels d'offres ont été publiés, contre 501 pour la même période un an plus tôt. Et de ces marchés, moins d'un sur dix trouve preneur. "Ça veut dire que 90% des marchés publics ne sont pas pourvus", souligne François Groh, le directeur de l'Iedom en Guadeloupe.

De son côté, M. Gaddarkhan décrit un cercle vicieux dont le secteur peine à sortir. Les budgets des travaux publics, arrêtés bien en amont des chantiers, ne s'ajustent jamais à un marché qui se contracte mois après mois.

- Tout est importé -

Par ailleurs, les coûts s'envolent. Le patronat pointe la conjoncture internationale et la multiplication des taxes, à commencer par le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, entré en vigueur en janvier. Ce dispositif européen impose une tarification aux produits importés à forte empreinte carbone, dont les matériaux de construction. Or, en outre-mer, tout est importé.

La Commission européenne promet une adaptation du texte mais en attendant, "sur le ciment, on perd environ 8% de compétitivité et les modes de calcul nous laissent craindre des augmentations (...) exponentielles", redoute un acteur du secteur souhaitant garder l'anonymat.

D'autres incertitudes s'amoncellent. La filière de recyclage des déchets du bâtiment doit être refondue à partir de septembre, pour une pleine entrée en vigueur en 2027.

Une échéance que les entreprises guadeloupéennes surveillent, alors que beaucoup peinent déjà à honorer leurs obligations sociales et fiscales, conditions pour candidater aux appels d'offres.

Comme si ce n'était pas suffisant, le territoire ajoute ses propres obstacles. Depuis décembre 2024, la carrière de Deshaies (nord de Basse-Terre), principal fournisseur de granulats du territoire, est fermée après un glissement de terrain qui a détruit une maison voisine.

"Ça fait 18 mois que tout est ralenti pour l'entretien des routes. L'import des granulats pour l'enrobage, c'est un coût multiplié par deux", rappelle M. Gaddarkhan.

Tout n'est pourtant pas à l'arrêt. Quelques chantiers sont annoncés, dont des hôtels de luxe. Mais ces promesses peinent à rassurer une profession à bout de souffle.

Certains cherchent une issue du côté de la rénovation. L'espoir est réel, les obstacles aussi. "Détruire un bâtiment d'une autre époque et le reconstruire, c'est pertinent, mais la loi sur l'artificialisation des sols et les nouvelles normes alourdissent la note", souffle un cadre du BTP, qui dénonce aussi "la réticence des banques à financer les entreprises".

Et quand un chantier aboutit enfin, un dernier écueil l'attend. Les délais de paiement, ceux des collectivités notamment, s'étirent sur plusieurs mois, faisant peser sur toute l'économie du territoire le poids des difficultés du BTP.