En France et en Espagne, l'avenir de la lutte contre les incendies en question
information fournie par Reuters 31/07/2026 à 11:40

Les pompiers espagnols et français sont mis à rude épreuve face à ces immenses incendies de forêt

par Juliette Jabkhiro, Elizabeth Pineau et Corina Pons

Les gigantesques incendies de forêt qui font rage en Europe, en ‌France et en Espagne en particulier, mettent les pompiers à rude épreuve et soulèvent des questions quant à l'organisation future des services d'incendie et de secours.

En France, près de 80% des sapeurs-pompiers travaillent de façon volontaire, en plus de leur emploi ​principal, tandis que l'Espagne s'appuie sur des milliers de "bomberos forestales" ("pompiers forestiers") souvent engagés par les autorités régionales via des contrats saisonniers.

Pompier volontaire depuis huit ans en Gironde, Pierre-Hadrien Lusignan, 44 ans, s'emploie depuis une semaine à combattre les feux qui ont menacé Bordeaux, agglomération d'environ 850.000 habitants.

"Les premières 24, 48 heures ont été difficiles. La virulence de l'incendie rendait les choses difficilement gérables, le vent était tournant et le feu progressait de façon anarchique", a-t-il raconté à Reuters. "Puis des renforts sont ​arrivés : des pompiers venus de toute la France et d'Europe".

Quatre pompiers sont morts en France et les syndicats mettent en garde contre les pénuries de personnel et l'épuisement des équipes, alors qu'une surface record de plus de 117.000 hectares est partie en fumée dans l'Hexagone.

Pierre-Hadrien Lusignan dirige un centre social et culturel à Saint-Médard-en-Jalles (Gironde), ​où étaient basés les deux pompiers ayant trouvé la mort la semaine dernière en combattant un feu près de l'aéroport ⁠de Bordeaux-Mérignac.

"Le décès de ces deux collègues a apporté une forte dimension émotionnelle et humaine", a-t-il dit. "Ce qui est remarquable aussi, c'est l'élan de solidarité. Des bénévoles nous ont nourris, des agriculteurs nous ont aidés à ‌remplir les citernes, ça réchauffe le coeur. Il y a de la solidarité dans notre monde".

Mercredi, trois pompiers grecs sont morts, pris au piège dans l'incendie qu'ils combattaient sur l'île de Crète.

RECONNAISSANCE, RÉMUNÉRATION

Affectée plus que les autres continents par le réchauffement climatique, l'Europe subit un été caniculaire émaillé d'incendies de grande ampleur qui poussent à envisager une refonte des systèmes de lutte contre ces ​fléaux.

Selon les chiffres de la protection civile, la France compte 256.400 pompiers, dont environ 200.000 ‌sont volontaires, le reste se partageant entre professionnels et militaires.

"Nous avons besoin de 250.000 à 300.000 pompiers volontaires supplémentaires", estime Bruno Ménard, secrétaire général du Syndicat français ⁠des sapeurs-pompiers volontaires. "Ces 25 dernières années, nous avons professionnalisé les bénévoles qui effectuent aujourd'hui les mêmes tâches que les agents".

Il demande notamment de faire appel aux anciens et une meilleure rémunération des pompiers volontaires, dont l'indemnité varie actuellement de 8,70€ de l'heure pour un pompier de base à 13,11€ pour un officier.

Le ministre français de l'Intérieur, Laurent Núñez, a mis en avant un quasi-doublement du budget de la Sécurité civile depuis l'entrée en fonction du président Emmanuel Macron en 2017, de 450 ⁠millions à 800 millions d'euros.

Le ministère de l'Intérieur ‌n'a pas répondu à une demande de commentaire sur les revendications spécifiques des pompiers.

Les inquiétudes exprimées en France trouvent un écho de l'autre côté des Pyrénées.

En raison d'un système décentralisé, il n'existe ⁠pas de décompte officiel du nombre de pompiers forestiers, chaque région ayant sa gestion propre et son système de recrutement.

Les deux principaux syndicats espagnols, la CCOO et l'UGT, estiment à environ 35.000 le nombre de pompiers forestiers en Espagne, dont ‌la plupart ont un contrat temporaire de six mois.

Les effectifs grimpent à près de 40.000 pendant la saison estivale durant laquelle sont recrutées des équipes auxiliaires.

Pour Jorge Nieto, représentant du CCOO et coordinateur des agents ⁠forestiers et environnementaux de la région de Castille-et-León, au nord de Madrid, ce système n'est plus viable.

"Les pompiers forestiers de cette région sont les moins bien payés ⁠d'Espagne. Ils risquent leur vie pour à peine plus que ‌le salaire minimum. La plupart ne gagnent pas plus de 1.400 € par mois", a-t-il fait valoir. "Ce qu'il faut, c'est une main-d'oeuvre professionnelle bénéficiant de conditions de travail décentes."

ORGANISER DES TRAVAUX DE PRÉVENTION DES INCENDIES

Pompiers et représentants syndicaux préconisent une gestion ​continue des espaces naturels et de la prévention des incendies, notamment le débroussaillage et l'entretien des pare-feux autour des villes et des ‌fermes dans les zones rurales peu peuplées.

La ministre espagnole de l'Énergie et de la Transition écologique, Sara Aagesen, a promis des fonds supplémentaires.

"Entre 2024 et 2026, le gouvernement a augmenté de 30% le financement alloué à la prévention des feux de forêt et de 34% celui ​des opérations de lutte contre les incendies", a-t-elle plaidé. "Nous avons également renforcé nos brigades spécialisées dans la lutte contre les feux de forêt en augmentant leur budget de 47% et en améliorant leurs conditions de travail. Nous poursuivrons dans cette voie."

Les régions tentent aussi de répondre aux besoins.

D'ici la fin de l'année, 71 équipes - sur un total de 111 - de pompiers forestiers de l'entreprise publique TRAGSA — seront mobilisables toute l'année pour des travaux tels que le débroussaillage, l'élagage et le ⁠nettoyage en bord de route, a indiqué à Reuters le département de l'Environnement du gouvernement régional de Castille-et-León.

En France, le caporal-chef Sébastien Dephot, pompier professionnel et représentant syndical âgé de 35 ans basé à Bordeaux-Centre, juge que la crise actuelle appelle davantage d'investissements.

"Pour l'instant, la priorité est de combattre ce monstre, mais naturellement cela nous amène aussi à remettre sur la table nos demandes auprès du ministre de l'Intérieur – concernant les effectifs, les ressources, le financement et la reconnaissance", a-t-il dit à Reuters.

José Antonio Garcia Abarca, pompier dans la région de Madrid, met en avant la question du danger d'une extension des feux à des zones plus urbanisées.

"Des ensembles résidentiels entiers ont été touchés, et même des centres-villes ont été menacés", dit-il. "C'est déchirant de traverser des endroits que l'on connaît depuis toujours et de voir la dévastation. Mais nous devons continuer. Nous sommes encore en pleine saison des feux de forêt et il reste du travail à faire."

(Reportage Elizabeth Pineau et ​Corina Pons, avec David Latona, Michael Gore, Violeta Santos Moura et Antoine Demaison)