En Catalogne, l'ascension de l'extrême droite séparatiste bouleverse les équilibres information fournie par Reuters 23/09/2026 à 12:29
* "Alliance catalane" devance les autres formations séparatistes dans les sondages
* Son message : lutter contre l'immigration
* Les partis indépendantistes traditionnels excluent toute collaboration avec lui
par Joan Faus
En deux ans à peine, le parti indépendantiste d'extrême droite Alliance catalane est passé de moins de 4% à près de 17% des intentions de vote en vue des élections régionales de 2028 en Catalogne, bouleversant la donne politique locale.
La formation dirigée par Silvia Orriols, qui s'appuie sur des électeurs des classes moyennes et populaires des zones rurales autour de Barcelone, n'est plus devancée aujourd'hui que par le Parti socialiste ouvrier espagnol, au pouvoir à Madrid.
Tout en promettant de rompre avec l'Espagne en cas de victoire, "Aliança Catalana" martèle avant tout un message axé sur la lutte contre l'immigration et l'insécurité qui séduit au-delà des clivages traditionnels et s'impose dans le débat public, alors que s'essouffle en parallèle le thème de la sécession, neuf ans après l'échec du référendum sur l'indépendance.
Selon une enquête du gouvernement catalan publiée en juillet, ses électeurs potentiels viennent de tous bords mais sont majoritairement d'anciens soutiens du parti séparatiste de centre-droit Junts ou du parti d'extrême droite Vox, représenté au niveau national et farouchement opposé à l'indépendance.
Symbole des divisions qu'il nourrit au sein du mouvement séparatiste, les incidents violents qui ont opposé les partisans d'Alliance catalane et des militants de gauche lors de la fête nationale de Catalogne le 11 septembre dernier.
Cet épisode souligne les difficultés qui attendent les partis indépendantistes pour former une coalition à même de déloger du pouvoir régional le PSOE, alors que les formations séparatistes traditionnelles excluent de travailler avec Aliança.
"LE PEUPLE A RETROUVÉ DE L'ESPOIR"
La montée en puissance d'Alliance catalane est étroitement liée à la personnalité de sa présidente Silvia Orriols. Agée de 41 ans, issue d'une famille d'agriculteurs, elle dit puiser dans la frustration des électeurs envers les partis traditionnels et dans la crainte que l'immigration ne dilue l'identité catalane.
La récente victoire du parti Alternative pour l'Allemagne (AfD) en Saxe-Anhalt est le signe que "l'Europe se réveille", se félicite-t-elle.
"Le peuple a retrouvé de l'espoir et la motivation de lutter pour la restauration de l'Etat catalan, de mettre en oeuvre des politiques visant à préserver notre identité", déclare-t-elle à Reuters. "Nous, Européens, nous protégeons pour survivre."
Aliança Catalana est apparue sur la scène politique régionale en 2023 grâce à la victoire de Silvia Orriols et de son discours anti-immigration aux élections municipales de Ripoll, petite ville située au pied des Pyrénées d'où venaient la plupart des auteurs, d'origine marocaine, des attentats à la voiture-bélier de Barcelone en 2017.
Un an plus tard, le parti a fait son entrée au Parlement de Catalogne en remportant deux sièges. Depuis, ses intentions de vote pour les prochaines élections régionales sont passées de 3,8% à 16,7%, selon un sondage publié ce mois-ci par le journal El Mundo, devançant de 2,6 points de pourcentage l'ERC (Gauche républicaine de Catalogne), l'historique parti de gauche indépendantiste.
"JE ME SENS TRAHI"
Eloi Radovan, dont la famille a toujours voté pour les partis indépendantistes de gauche comme l'ERC, figure parmi ceux qui comptent voter pour Alliance catalane.
"Je me sens trahi", dit ce jeune homme de 19 ans, en reprochant à des partis comme Junts ou l'ERC de ne pas avoir mis en oeuvre l'indépendance malgré la victoire du oui au référendum d'octobre 2017, déclaré illégal par Madrid, et d'avoir coopéré avec le président du gouvernement espagnol Pedro Sanchez.
Pour lui, bannir totalement l'immigration est justifié car, dit-il, "la Catalogne devient de moins en moins catalane".
"La dynamique indépendantiste de 2017 était motivée par des inquiétudes économiques, tandis qu'Aliança répond à des inquiétudes démographiques", estime l'historien Joan Esculies.
La progression d'Aliança est "l'expression d'une frustration face à l'absence de chemin viable vers l'indépendance et un cri né de la peur, alors que de nouvelles vagues d'immigration font peser une menace accrue sur la langue (catalane)", affirme-t-il.
Les questions du logement abordable, de l'immigration et de la sécurité figurent au premier rang des préoccupations dans l'enquête du gouvernement catalan de juillet. Deux ans plus tôt, l'insatisfaction politique et les relations de la Catalogne avec le reste de l'Espagne trônaient en haut de la liste.
Toutefois, le soutien à l'indépendance reste solide malgré les divisions au sein du mouvement et la perte de la présidence régionale en 2024, après une décennie au pouvoir.
Selon le sondage de juillet, 45% des personnes interrogées sont favorables à l'indépendance, après le pic de 49% atteint en 2017.
Aux yeux de ses détracteurs, Alliance catalane n'offre aucune véritable solution, se contentant d'exploiter peur et frustrations.
Les autres partis séparatistes doivent combattre son "discours xénophobe d'exclusion", déclare Hug Lucchetti, un militant de gauche de 45 ans rencontré lors de la manifestation du 11 septembre.
"Le mouvement indépendantiste est vivant", ajoute-t-il. "De nouveaux rangs de militants continuent d'émerger."
(Jean-Stéphane Brosse pour la version française)