En appelant à la tenue d'élections en Ukraine, Fedorov a affaibli sa popularité
information fournie par Reuters 21/08/2026 à 12:08

par Dan Peleschuk

Malgré sa tentative de donner de l'écho au conflit politique l'opposant au président ukrainien Volodmir Zelensky en appelant à la tenue d'élections en temps de guerre, l'ancien ministre ukrainien de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, n'a pas réussi à rallier à sa cause les manifestants qui réclamaient son retour.

Limogé par le président ukrainien le mois dernier, ce jeune ministre très populaire a averti cette semaine que l'Ukraine était confrontée à une crise de gouvernance, à un moment où Volodmir Zelensky a récemment remanié l'appareil de sécurité ukrainien et que plusieurs membres du gouvernement ont été impliqués dans des affaires de corruption ces derniers mois.

Largement considéré comme l’un des rares candidats potentiels à la position de Volodmir Zelensky, Mykhaïlo Fedorov n'a toutefois par réussi a créer un engouement politique autour d'une tenue d'élections, interdites en Ukraine en temps de guerre.

De nombreux manifestants avaient pourtant estimé que son limogeage était injustifié et que son départ risquait de compromettre l’effort de guerre de l’Ukraine contre la Russie. Des manifestations, rares en temps de guerre, ont lieu tout l'été, exigeant la réintégration de Mykhaïlo Fedorov au sein du gouvernement.

"Lorsque nous sommes descendus dans la rue pour manifester, nous n'avions pas l'intention de réclamer la tenue d'élections", a toutefois avoué mercredi soir à Reuters Iryna Vasyliaka, manifestante âgée de 22 ans.

"Ce n'était pas pour cela que nous étions là", a-t-elle dit au sujet de l'appel à l'organisation d'un scrutin de l'ancien ministre de la Défense.

Les sondages d'opinion montrent que la population n’est guère favorable à la tenue d'élections en temps de guerre, avec des frappes aériennes russes qui sèment toujours le chaos dans les villes ukrainiennes et des milliers de citoyens se trouvant au front, vivant à l'étranger ou sous occupation russe.

Olena Prokopenko, chercheuse senior au German Marshall Fund, a déclaré que Mykhaïlo Fedorov avait eu l'opportunité de s'imposer comme "un homme d'État, un homme politique d'une nouvelle génération" après la guerre, mais qu'il avait mal calculé son coup.

"Avec cette déclaration, il a pour ainsi dire joué sur les points les plus sensibles des Ukrainiens", a-t-elle observé.

Malgré les manifestations de ces dernières semaines, le Parlement ukrainien a approuvé mercredi un nouveau ministre de la Défense, Ievhenii Khmara.

Seules quelques dizaines de manifestants étaient encore présents dans le centre de Kyiv mercredi soir, où des milliers de personnes s'étaient auparavant regroupées.

"FAUX DÉPART" POLITIQUE

Un sondage réalisé le 5 août par l’Institut international de sociologie de Kyiv, mené après le début des manifestations en faveur de Mykhaïlo Fedorov, a révélé que 57% des Ukrainiens souhaitent que des élections n’aient lieu qu’une fois les combats terminés.

"Même au milieu de ces manifestations, les gens ne voulaient pas d'élections", a déclaré le directeur exécutif de l'institut, Anton Grushetskyi. "Pourquoi Fedorov n'a-t-il pas compris cela ? La question reste ouverte."

Semblant annoncer mercredi la fin des rassemblements exigeant la réintégration de l'ancien ministre de la Défense, le principal organisateur de ces manifestations, l'infirmier de combat Dmytro Koziatynsky a déclaré qu’il "ne pouvait imaginer" la tenue d'un scrutin.

De nombreux manifestants ont expliqué avoir rejoint les rassemblements pour exiger des réponses des autorités à leurs préoccupations sur le limogeage soudain de Mykhaïlo Fedorov.

Nombre d'entre eux s'étaient aussi mobilisés pour afficher leur opposition au commandant en chef Oleksandr Syrskyi, impopulaire, accusé par Mykhaïlo Fedorov de faire obstruction à son travail. Désormais remercié par Volodimir Zelensky, Oleksandr Syrskyi a été remplacé par le jeune réformateur Mykhaïlo Drapaty.

Mykhaïlo Fedorov en avait alors profité pour intensifier la pression sur le président ukrainien, en refusant tout autre poste que son ancien, et rejetant ainsi l’offre de Volodimir Zelensky de devenir vice-Premier ministre.

Mais ses récentes décisions semblent avoir marqué un revirement de situation radical l'ex-ministre, à qui l'on attribuait le mérite d'avoir mené des réformes rigoureuses et d'avoir adopté une approche axée sur l'innovation pour lutter contre l'armée russe.

Un député de l’opposition a estimé que son appel à la tenue d’élections, à la veille de la confirmation par le Parlement de la nomination de son successeur, a semblé être un faux pas maladroit.

"Cela montre que (Mykhaïlo Fedorov) n'a pas la vision du pays qu'un président devrait avoir", a déclaré ce député à Reuters, qui a souhaité garder l'anonymat.

La chercheuse Olena Prokopenko a qualifié la démarche de Mykhaïlo Fedorov de "faux départ" susceptible d’épuiser son capital politique avant que des élections puissent réellement avoir lieu.

LA SURVIE DE ZELENSKY

Les manifestations de juillet et août sont venues s'ajouter la liste croissante des protestation à l'égard de Volodimir Zelensky, dont le mandat a été marqué par des scandales récurrents liés à des allégations de corruption ou de mauvaise gestion.

Mercredi, la police anti-corruption a dévoilé une opération visant Iryna Mudra, directrice adjointe du cabinet du président ukrainien, qui a été immédiatement limogée.

Malgré tout, la cote de popularité de Volodimir Zelensky reste globalement stable, aux alentours de 60%. Le moral de la population ukrainienne a également été soutenu par les récentes attaques de Kyiv sur les infrastructures énergétiques et logistiques russes.

"Les gens lui font confiance avant tout parce qu’il est un dirigeant en temps de guerre, et ils se disent : 'Nous devons nous rallier autour du drapeau pour lutter contre l’agression russe’", a observé le sociologue Anton Grushetskyi.

Ce dernier a estimé que les Ukrainiens aimeraient voir de nouveaux visages accéder au pouvoir, mais que cela serait pratiquement impossible si des élections avaient lieu actuellement.

"Des élections sans bons candidats seraient moins légitimes aux yeux du public", a-t-il déclaré.

(Avec la contribution de Felix Hoske ; version française Etienne Breban, édité par Benoit Van Overstraeten)