Dix ans après le Brexit, les tensions persistantes freinent la réconciliation Londres-UE information fournie par Reuters 22/06/2026 à 12:36
par Kate Holton et Elizabeth Pineau
Dix ans après le référendum ayant abouti au retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne (UE), la rancœur et les propos acerbes entre Londres et Bruxelles se sont en grande partie dissipés, mais les tensions qui ont conduit à cette rupture historique persistent.
La montée en puissance des partis populistes et d'extrême droite en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne limite par ailleurs les possibilités de renouer les liens entre les deux parties, bien qu'elle soient toutes deux confrontées à un contexte bien plus instable qu'à l'époque du Brexit.
Le Royaume-Uni a officiellement quitté le plus important bloc commercial au monde le 31 décembre 2020, une heure avant minuit, mettant fin à 47 ans d'une adhésion souvent tumultueuse.
L'économie britannique en est ressortie fragilisée, les changements de Premier ministre au 10 Downing Street n'ont jamais été aussi nombreux en près de deux siècles et une grande partie de la population ne perçoit pas les rares bénéfices du Brexit, qu'il s'agisse d'accords commerciaux sur mesure ou encore d'indépendance réglementaire en matière de services financiers et d'intelligence artificielle.
Selon Michel Barnier, négociateur en chef du Brexit au nom de l'UE, ancien Premier ministre français et désormais député Les Républicains (LR) de Paris, les défis auxquels Londres est confronté ne sont pas tous dus à la sortie du bloc, mais "chaque difficulté rencontrée au Royaume-Uni est aggravée par le Brexit."
"Le Brexit était un jeu perdant-perdant (...) pour les deux parties et c'est toujours le cas", a-t-il également estimé lors d'un entretien avec Reuters.
"De notre côté, nous avons perdu un État membre fort et très important, doté d'une diplomatie très habile, d'une défense très solide, d'une capacité commerciale proactive et d'un siège au Conseil de sécurité des Nations unies."
KEIR STARMER ENVISAGEAIT UNE "NOUVELLE ÈRE"
Les responsables politiques et les militants qui ont fait campagne en faveur du Brexit affirment que le bilan de celui-ci est positif.
Selon Matthew Elliott, directeur général de l'organisation "Vote Leave", le Royaume-Uni avait un intérêt croissant à retrouver sa liberté d'action dans un monde gagné par l'instabilité et l'hostilité, avec des États-Unis de plus en plus imprévisibles, des relations de plus de plus difficiles avec la Chine et une Russie en guerre en Europe.
"Dans un monde qui change rapidement, il est en réalité utile d'avoir son indépendance afin de pouvoir conclure les accords qui conviennent à son pays et nouer les alliances appropriées à tout moment", a-t-il déclaré.
Les efforts visant améliorer les relations entre la Grande-Bretagne et l'UE ont débuté en 2022 sous l'ancien Premier ministre Rishi Sunak et se sont intensifiés après l'élection en 2024 du gouvernement travailliste de Keir Starmer, ce qui a contribué à rétablir la confiance mais n'a abouti qu'à de rares résultats concrets.
Keir Starmer, fragilisé depuis des mois et qui a annoncé lundi sa démission, avait annoncé en mai dernier une "nouvelle ère" dans les relations avec Bruxelles lors de la conclusion d'un accord permettant à la Grande-Bretagne de négocier l'accès de son secteur de la défense à un fonds de 150 milliards d'euros destiné à réarmer l'Europe (SAFE).
RETOUR AU PREMIER PLAN AVEC LA "COALITION DES VOLONTAIRES"
Parallèlement à l'engagement de Londres à s'aligner sur les règles de l'UE pour faciliter leurs échanges de denrées alimentaires et de produits agricoles notamment, les deux parties ont aussi tenté de s'entendre sur un programme réciproque de visas pour les jeunes.
Selon Charles Grant, directeur du groupe de réflexion Centre for European Reform (CER) à Londres, les progrès ont été "lents et laborieux", reflétant une méfiance persistante.
Le Royaume-Uni, puissance nucléaire, a pourtant retrouvé une place de choix dans le paysage européen en devenant l'un des piliers de la "coalition des volontaires" formée pour soutenir l'Ukraine face à la Russie.
Mais Londres n'a finalement pas rejoint le fonds SAFE après l'opposition de Paris, ce qui a profondément irrité le pays et ses alliés au sein de l'UE, tels que la Pologne.
"La défense et la sécurité nationale constituent un axe autour duquel nous sommes très rarement en désaccord", a déclaré Kevin Craven, directeur du groupe de pression britannique ADS Group, spécialisé dans la défense.
"Être unis sur l'Ukraine, unis face à la menace russe, mais divisés sur les moyens de lutter contre cette menace, voilà une situation vraiment peu constructive."
Les 10 ans du référendum sur le Brexit recentrent l'attention sur le type de relations que Londres et l'UE pourraient finalement établir : la Grande-Bretagne voudra-t-elle rejoindre le marché unique ou l'union douanière ? Cherchera-t-elle à réintégrer pleinement le bloc un jour ?
Des analystes politiques suggèrent que l'ensemble d'accords conclus par l'UE avec la Suisse pourrait servir de modèle, car il permet d'offrir un certain niveau d'accès au marché européen tout en laissant au gouvernement une forme de contrôle sur les personnes autorisées à s'installer au Royaume-Uni.
LES CANDIDATS À LA SUCCESSION DE STARMER ATTENDUS
Charles Grant souligne que les responsables à Bruxelles sont aujourd'hui opposés à cette idée, même si cela pourrait évoluer avec le temps si les défis géopolitiques s'intensifient.
Il estime cependant que le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen en France et l'AfD en Allemagne pourraient exiger leurs propres dérogations s'ils accédaient un jour au pouvoir, entravant ainsi Bruxelles.
Nigel Farage, figure de proue de la campagne en faveur du Brexit, est par ailleurs en tête des sondages au Royaume-Uni depuis plus d'un an et a menacé d'annuler tout accord de rapprochement.
Selon les sondages, une majorité de Britanniques regrettent d'avoir quitté l'UE et souhaitent réintégrer le bloc. Mais une enquête YouGov réalisée ce mois-ci a révélé que ce soutien diminuait dès lors que les personnes étaient interrogées sur les implications ou les coûts potentiels d'un retour au sein de l'UE, notamment en ce qui concerne l'immigration et l'avenir de la livre sterling.
Cela pourrait dissuader les candidats à la succession de Keir Starmer, au premier rang desquels Andy Burnham, de faire des promesses plus audacieuses au sujet des relations entre la Grande-Bretagne et l'UE.
Selon Michel Barnier, les deux parties devraient reconstruire leurs liens en fonction de la situation mondiale actuelle, et non de ce qu'elle était il y a dix ans : "À cause de M. Trump d'un côté, de M. Poutine de l'autre, et à cause des Chinois."
Un éventuel retour du royaume au sein de l'Union serait "une décision souveraine du peuple britannique, pas la nôtre", a-t-il également souligné.
Les tensions qui existaient tout au long du processus d'adhésion de la Grande-Bretagne à l'UE persistent cependant.
Même les responsables britanniques pro-UE considèrent ainsi le bloc comme une bureaucratie rigide et légaliste, tandis que leurs homologues européens n'oublieront pas les diatribes et les insultes de Nigel Farage à l'encontre des responsables politiques de l'UE au cours de ses vingt années passées à Bruxelles.
(Avec Elizabeth Piper à Londres, rédigé par Kate Holton, version française Benjamin Mallet, édité par Benoit Van Overstraeten)