Dissuasion nucléaire : tournant majeur dans la stratégie française et européenne
information fournie par The Conversation 05/03/2026 à 11:20

(Crédits: Adobe Stock)

Le 2 mars 2026, depuis la base opérationnelle de l'île Longue, dans le Finistère, Emmanuel Macron a présenté une actualisation de la doctrine française de dissuasion nucléaire. En annonçant une augmentation du nombre d'ogives et une participation accrue des partenaires européens, le chef de l'État concrétise l'européanisation de la dissuasion qu'il avait appelée de ses vœux en 2020 et formalise un nouveau cadre, la « dissuasion avancée ». Une inflexion qui redéfinit la place de la France dans l'architecture stratégique européenne.

Les relations entre les États ont pris ces dernières années un tournant résolument nucléaire : menaces russes d'usage de l'arme nucléaire depuis le début de la guerre d'Ukraine, couplées au déploiement de missiles nucléaires tactiques en Biélorussie depuis 2023 ; désengagement des États-Unis de la défense européenne et annonce d'une reprise immédiate des essais d'armes nucléaires (octobre 2025) ; augmentation de 45 % de l'arsenal nucléaire du Royaume-Uni depuis 2021 ; et enfin augmentation du stock d'ogives de la Chine, à hauteur d'une centaine par an depuis 2023. Dans ce monde dénué d'accords internationaux de régulation des arsenaux nucléaires, une actualisation de la doctrine nucléaire française apparaissait nécessaire.

Cette dernière connaît une évolution majeure avec le discours d'Emmanuel Macron du 2 mars 2026 sur la base de sous-marins de l'île Longue (Finistère).

La fin de la stricte suffisance

L'arme nucléaire reste réservée à un usage défensif. Cependant, le président a ordonné d'augmenter le nombre de têtes nucléaires (actuellement de 290 ogives) qui composent l'arsenal national. Cette montée en puissance est la principale annonce du discours d'Emmanuel Macron, abandonnant le concept de « stricte suffisance » qui limitait jusqu'alors le développement de la force de frappe au nom de la non-prolifération. L'augmentation du nombre d'ogives permet de lancer plusieurs bombes en même temps afin de saturer l'espace aérien d'un pays ennemi lequel, malgré ses systèmes de défense antimissiles, ne pourra pas tous les abattre. Il s'agit aussi d'étendre la couverture du parapluie nucléaire à l'échelle de l'Europe, sans toutefois dégarnir les stocks réservés à la protection du territoire national.

Afin de tenir compte des systèmes avancés de détection russe, susceptibles d'intercepter d'ici 2035 les missiles nucléaires britanniques et français, la France repousse également le risque de décrochage technologique en développant de nouveaux outils, tels que la tête océanique optimisée jointe à un missile hypersonique et manœuvrant.

Un retour à l'ambiguïté stratégique

Le discours de l'île Longue renoue avec l'ambiguïté stratégique en ne rendant plus public le nombre d'ogives qui composeront la force de dissuasion nucléaire. À l'instar des citoyens français, les partenaires européens devraient aussi être mis à l'écart de cette information pour éviter de possibles révélations.

Une doctrine se construit en fonction de ses intérêts, mais aussi en fonction des agissements des autres États. Pour définir le volume nécessaire à une force nucléaire, deux méthodes peuvent être utilisées, à savoir calculer le nombre de bombes qui suffiraient pour détruire un adversaire particulier, et le nombre dont ce dernier a besoin pour nous détruire. C'est la logique d'anéantissement, dont la peur inspire la dissuasion. Il faut forcer l'adversaire à comprendre que son attaque lui coûtera trop cher pour en tirer un bénéfice. Dans les années 1960, la France cherchait à dissuader Moscou en menaçant de causer un nombre de morts soviétiques au moins égal à la population française.

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Jusqu'à la chute du mur de Berlin en 1989, l'arsenal n'a fait qu'augmenter pour atteindre 550 têtes nucléaires. Mais la fin de la guerre froide a entraîné une baisse continue. Plusieurs facteurs l'expliquent : le désarmement, la non-prolifération, la fin de la menace d'invasion soviétique, la nécessité de baisser les dépenses publiques en prenant le budget de la défense nationale comme variable d'ajustement.

Non quantifiée sous Jacques Chirac, la taille de l'arsenal nucléaire français avait été dévoilée par le président Sarkozy en 2008 à moins de 300 têtes, avant que le président Hollande ne détaille en 2015 le nombre de missiles et de lanceurs.

Or, la transparence sur les volumes des forces nucléaires implique toujours un risque pour la sécurité nationale, car elle permet à l'ennemi de calculer de manière précise les risques de son agression et sa capacité d'encaissement en cas de frappe, ce qui réduit l'incertitude et affaiblit la logique même de la dissuasion.

Une « dissuasion avancée » vers les partenaires européens

Aujourd'hui, la « dissuasion avancée » proposée par le président Macron associe huit pays européens : Royaume-Uni, Allemagne, Pologne, Pays-Bas, Belgique, Grèce, Suède et Danemark. On peut supposer que l'Autriche, l'Irlande et Malte, étant adhérents au Traité d'interdiction des armes nucléaires, ont refusé l'offre française de protection. Celle-ci se matérialise par le déploiement d'avions français équipés de leurs ogives nucléaires chez les partenaires européens afin de compliquer le calcul de l'adversaire.

En échange, afin de participer à l'effort commun, les pays hôtes devront remplir des missions d'appui en coordination avec la France : renseignement, surveillance, emploi de forces conventionnelles pour protéger les espaces délicats à défendre avec la seule dissuasion nucléaire des pays membres de l'Union européenne et de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (Otan). Offrant des exercices nucléaires communs, le président Macron évoque des consultations, à savoir des dialogues entre les partenaires européens au cas où la situation internationale se dégraderait et verrait le franchissement de lignes rouges par l'ennemi.

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Toutes les contributions des partenaires européens se précisent par « l'épaulement » : une sécurité répartie et partagée pour faire face à un ennemi commun. Le parapluie nucléaire français se déploie en parallèle de celui de l'Otan, les États-Unis ayant été informés du projet sans qu'aucun communiqué négatif ne soit produit. Ce partage des risques et des responsabilités semble garant d'une certaine crédibilité, illustré par une dissuasion franco-britannique et franco-allemande, compliquant les calculs stratégiques russes.

Par ailleurs, le discours de l'île Longue reste dans la lignée de la doctrine classique de la dissuasion nucléaire française établie en 1972 puisque le président de la République garde seul la décision d'emploi de l'armement nucléaire. Il n'y a pas de partage de la décision d'emploi, pas de ciblage à l'avance d'objectifs de tirs nucléaires, ni de mise en œuvre opérationnelle avec d'autres états-majors.

Financer la nouvelle doctrine

Après trois décennies de baisse budgétaire et de promotion de la non-prolifération, le discours de l'île Longue ouvre une nouvelle ère pour la doctrine nucléaire française. Emmanuel Macron se pose en rupture par rapport à ses prédécesseurs. Alors que les présidents Mitterrand et Chirac avaient réduit le nombre d'ogives et que les présidents Sarkozy et Hollande avaient publiquement révélé la taille de l'arsenal, Emmanuel Macron prend ici une voie inverse et originale, avec le principe affirmé de prépositionner une partie des forces nucléaires françaises chez nos alliés européens. La dissuasion devient une sorte de « partenariat bilatéral » dans un dialogue d'État à État.

Cette orientation de la doctrine, intervenant à un an de la fin de son double mandat, permet à Emmanuel Macron de renvoyer à ses successeurs la charge de cette montée en gamme ainsi que la question de son financement. Construite et entretenue par les fonds propres de la nation, la dissuasion nucléaire française ne peut être financée par les mécanismes européens. Paris s'y est toujours opposé afin de garder le contrôle exclusif de son armement nucléaire, sans avoir de gages à donner ou de comptes à rendre à une éventuelle commission. Devant compter sur ses propres ressources pour augmenter son arsenal nucléaire, il sera donc nécessaire de débattre du budget alloué à ce réarmement (lequel, du fait de son caractère secret et stratégique, est rarement détaillé auprès du Parlement).

Emmanuel Macron a enfin communiqué sur la construction d'un nouveau sous-marin nucléaire lanceur d'engins, L'Invincible. Ce projet sera-t-il effectivement mis en œuvre par le président qui lui succédera en 2027 ?


Auteur: Benoît Grémare - Chercheur associé à l'Institut d'Etudes de Stratégie et de Défense, Université Jean Moulin Lyon 3

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