Défense : l'argent est là, mais pas encore les capacités de production d'armement, met en garde l'Otan information fournie par Boursorama avec Media Services 30/06/2026 à 11:46
En Europe, l'industrie de défense reste encore une "industrie de temps de paix", souligne le commissaire européen à la Défense Andrius Kubilius.
Les pays membres de l'Otan ont bel et bien hausse massivement leurs dépenses -des centaines de milliards d'euros ont été promis- de défense, sous la double effet de la menace russe et du désengagement américain. Toutefois, le défi est tout autre désormais : produire suffisamment d'armes pour transformer ces milliards en capacités militaires concrètes.
Les Pays européens de l'Otan et le Canada ont dépensé l'an dernier 90 milliards d'euros de plus que l'année précédente pour leur défense . Il s'agit là d'"énormes quantités d'argent", a souligné récemment le secrétaire général de l'Otan Mark Rutte. "Mais vous ne pouvez pas arrêter un missile ou un char avec 1 dollar ou 1 euro, nous devons transformer cet argent en capacités de combat opérationnelles, et vite", a-t-il ajouté.
Or, les guerres en Ukraine, et en Iran, ont révélé les difficultés des industries de défense, des deux côtés de l'Atlantique, à produire vite et en masse.
Et avec le risque d'un désengagement américain de leur continent, les Européens veulent monter en puissance. Mais ils peinent à combler leur retard face aux États-Unis dans certains secteurs stratégiques comme le renseignement depuis l'espace, l'intelligence artificielle ou les avions de ravitaillement en vol.
En Europe, l'industrie de défense reste encore une "industrie de temps de paix", soulignait mi-juin le commissaire européen à la Défense Andrius Kubilius, lors du salon mondial défense Eurosatory, près de Paris. "Beaucoup d'industriels investissent dans une capacité de production qui est significativement supérieure", a toutefois assuré dans un entretien avec l' AFP Camille Grand, secrétaire général de l'Association européenne des industries de défense (ASD). "Est-ce que ça veut dire qu'on est exactement où on devrait être ? Probablement pas", a-t-il toutefois reconnu.
Un "marché unique de la défense ?
Et cela pour plusieurs raisons. La première tient à la nature même de l'industrie de défense, très liée à des enjeux de souveraineté nationale, qui en fait un secteur à part.
"Dans l'Union européenne, nous avons 27 marchés de la défense, régis par 27 ensembles de règles ", résume Andrius Kubilius. "Cette fragmentation coûte de l'argent," et empêche les PME, pourtant clés dans l'innovation, de prospérer, regrette-t-il.
Les grosses entreprises du secteur ne sont pas incitées à investir car elles se savent privilégiées sur le plan national, explique à l' AFP Guntram Wolff, expert de l'économie de défense auprès de l'Institut Bruegel à Bruxelles. Avec pour résultat une fâcheuse tendance à monter les prix.
La solution consiste à créer un "marché unique de la défense" , préconise le commissaire Kubilius.
Les industriels européens restent très réservés. "Nous en avons discuté tous ensemble au sein de notre association, l'ASD, et nous sommes parvenus à la conclusion commune que le marché de la défense ne peut pas vraiment être qualifié de marché unique", a ainsi reconnu le vice-président pour les Affaires européennes du groupe français Dassault, Yves-Marie Gourlin.
De "la haute couture" quand il faut faire du "prêt-à-porter"
"Les achats allemands destinés aux entreprises nationales, sont passés d'environ 30% en 2020-2021 à 60% aujourd’hui, en 2025-2026", relève ainsi Guntram Wolff. L'Allemagne vient d'ailleurs d'annuler un contrat de frégates auprès d'une entreprise néerlandaise pour le confier, en version plus modeste, à une entreprise allemande.
Les industriels préfèrent évoquer la nécessaire simplification des règles. "Quand on veut aujourd'hui créer une usine d'armement, (...) ça prend parfois deux ans pour passer de la décision au lancement effectif des travaux", a ainsi déploré Camille Grand.
L'autre grand problème c'est le manque de flexibilité, la difficulté d'adapter des chaînes de production.
On fait de "la haute couture" quand il faut faire du "prêt-à-porter" de masse, comme l'a fait l'Ukraine, résume Andrius Kubilius. "Les Russes ont produit l'année dernière 2.000 missiles balistiques et de croisière. Nous ne produisons que 250 missiles de croisière, aucun missile balistique. Les Ukrainiens ont commencé à en produire l'année dernière, et cette année ils en produiront 700, parce qu'ils les fabriquent de manière suffisamment efficace", a expliqué le commissaire européen.
De plus en plus d'entreprises européennes développent des partenariats avec leurs homologues ukrainiennes pour profiter de cette expertise, particulièrement dans le secteur des drones. "C'est un modèle qui doit nous inspirer dans sa capacité à innover et à produire rapidement à des coûts raisonnables", résume Camille Grand.