De nouvelles cartes montrent une zone élargie contrôlée par Israël à Gaza
information fournie par Reuters 29/04/2026 à 21:42

par Pesha Magid, Nidal al-Mughrabi et Alexander Cornwell

De nouvelles cartes de la bande de Gaza publiées discrètement par Israël en mars placent des milliers de Palestiniens déplacés à l'intérieur d'une zone réglementée élargie, délimitée par une "Ligne orange", dont les contours peuvent évoluer, a dit l'armée israélienne.

Cette zone "orange" s'étend sur environ 11% du territoire de l'enclave au-delà de la "Ligne jaune" imposée par Israël, qui délimite la zone occupée à Gaza par les troupes israéliennes dans le cadre de l'accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas chapeauté par les Etats-Unis en octobre dernier.

Au total, cette zone réglementée élargie représente près des deux tiers de la totalité de la bande de Gaza.

Tsahal a envoyé ces cartes à la mi-mars à des associations humanitaires présentes à Gaza, ont déclaré deux sources humanitaires, mais elle ne les a pas rendues publiques.

La zone située entre les lignes "jaune" et "orange" est présentée par Israël comme une zone réglementée destinée à permettre l'acheminement d'aide alimentaire, avec la nécessité que les ONG coordonnent leurs déplacements avec l'armée israélienne. Les civils ne sont pas affectés, a dit Tsahal.

La perspective d'une zone réglementée élargie dans la bande de Gaza a exacerbé les peurs des nombreux Palestiniens déplacés à l'intérieur de l'enclave, qui craignent d'être considérés comme des cibles et tués par Tsahal.

Elle alimente également l'inquiétude qu'Israël contrôle la zone indéfiniment, alors que des ministres israéliens ont appelé par le passé à un exode des Gazaouis et à occuper l'enclave.

Israël a par ailleurs approuvé début avril l'implantation de dizaines de colonies juives supplémentaires en Cisjordanie occupée, où Human Rights Watch a signalé des déplacements forcés de Palestiniens constitutifs de crimes de guerre selon l'ONG.

"PLUS DE LA MOITIÉ DE GAZA" DÉJÀ SOUS CONTRÔLE ISRAÉLIEN

Malgré l'annonce d'un cessez-le-feu, les frappes israéliennes à Gaza ont continué quasi-quotidiennement depuis octobre. Au moins 800 Palestiniens ont été tués par Tsahal dans l'enclave palestinienne depuis cette date, selon les médecins, tandis que quatre soldats israéliens y ont été tués durant la même période, selon les autorités israéliennes. Le Hamas et Israël s'accusent mutuellement de violer le cessez-le-feu.

Des responsables israéliens décrivent les territoires occupés militairement à Gaza, en Syrie et au Liban comme des "zones tampon" destinées à empêcher une attaque similaire à celle perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023, lors de laquelle 1.2000 personnes ont été tuées, selon les autorités israéliennes.

Plus de 72.500 Palestiniens ont été tués dans la bande de Gaza dans la campagne militaire lancée par Israël en représailles, selon les autorités locales, et près de deux millions de Gazaouis ont été déplacés à travers l'enclave.

Dans une déclaration vidéo effectuée le 31 mars, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a déclaré que "plus de la moitié" de la bande de Gaza était sous contrôle israélien.

"Nous sommes ceux qui attaquent et initient, et nous sommes ceux qui surprennent nos ennemis", a-t-il dit.

"COORDINATION REQUISE"

Le fait qu'Israël élargisse la zone qu'il contrôle à Gaza au-delà de la "Ligne jaune" prévue par l'accord de cessez-le-feu supervisé par le président américain Donald Trump jette une ombre supplémentaire sur la mise en oeuvre d'un plan de paix, alors que Tsahal dit avoir autorité pour opérer dans cette zone et y cibler les Palestiniens.

La "Ligne jaune" prévue par le cessez-le-feu est censée être délimitée au sol par des blocs de béton peints en jaune.

Dans son premier communiqué public à propos de la zone "orange" à Gaza, l'agence du ministère israélien de la Défense en charge de l'accès à l'enclave palestinienne a déclaré avoir défini une zone adjacente à la "Ligne jaune" dans laquelle les organisations internationales, dont les groupes humanitaires, doivent coordonner leurs déplacements avec l'armée israélienne.

"La délimitation de ces zones (la Ligne orange), dans lesquelles une coordination est requise, est déterminée et mise à jour conformément à une évaluation de la situation opérationnelle, avec l'objectif de permettre l'activité humanitaire tout en protégeant le personnel dans un environnement opérationnel complexe", a dit le Coordinateur des activités gouvernementales israéliennes dans les territoires.

Le COGAT n'a effectué aucun commentaire sur la fréquence des mises à jour des cartes définissant la "Ligne orange" et leur distribution aux ONG. Il a refusé d'indiquer s'il avait communiqué cette nouvelle délimitation aux civils palestiniens.

"LES GENS NE SAVENT PAS"

Depuis la mi-mars, au moins trois Palestiniens travaillant pour des groupes humanitaires étrangers - deux pour l'Unicef, un pour l'Organisation mondiale de la santé (OMS) - ont été tués par Tsahal dans la zone située entre les deux lignes.

A chaque fois, l'armée israélienne a dit avoir identifié des menaces à proximité de la "Ligne jaune" et avoir ouvert le feu.

Sollicités pour savoir s'ils avaient coordonné avec Tsahal les déplacements de leurs travailleurs, l'Unicef et l'OMS n'ont pas répondu dans l'immédiat à ces demandes de commentaire.

Les habitants d'un camp de déplacés situé près de la ville de Gaza, entre les deux lignes israéliennes, manquent d'eau et d'autres produits essentiels parce que les associations humanitaires ont peur d'y envoyer du personnel, a déclaré Rani Ashour, qui vit dans ce camp.

"Les gens ne savent pas" ce qu'est cette ligne orange, a-t-il dit. "Elle est là aujourd'hui, vous vous réveillez demain, et vous vous rendez compte qu'elle vous a dépassé".

Selon les deux sources humanitaires, toutes deux à Gaza, l'armée israélienne a initialement envoyé aux ONG, après l'annonce en octobre du cessez-le-feu, une carte montrant une zone réglementée élargie au-delà de la "Ligne jaune".

Cette carte a été publiée par des organisations comme l'Unicef, mais jamais par Tsahal.

Une version mise à jour de cette carte a été envoyée aux associations humanitaires à la mi-mars, ont dit les sources, qui ont partagé avec Reuters des photos de la carte mais ont refusé que celles-ci soient publiées.

"LES POUSSER À PARTIR"

Au total, selon la dernière carte, Israël va contrôler au moins 64% de la bande de Gaza, a noté Jad Isaac, directeur général d'Applied Research Institute-Jerusalem, centre palestinien de réflexion indépendant situé en Cisjordanie occupée.

Cela confine près de 2 millions de Gazaouis à un fragment de territoire contrôlé par le Hamas le long de la côte, a-t-il dit. Les Israéliens "veulent entasser autant de Palestiniens que possible dans une toute petite zone afin de les pousser à partir en raison du manque d'une quelconque viabilité dans ce qui reste de Gaza", a-t-il ajouté, alors que l'enclave palestinienne a été ravagée par la campagne militaire israélienne.

Des responsables israéliens, parmi lesquels le ministre des Finances, Belazel Smotrich, ont appelé les Palestiniens à quitter Gaza afin d'occuper le territoire et d'écarter toute perspective d'Etat palestinien.

A l'intérieur de la zone délimitée par la "Ligne jaune", Israël a rasé à l'aide de bulldozers la plupart des immeubles qui n'avaient pas été détruits par les bombardements.

Les Etats-Unis et les Emirats arabes unis ont préparé des projets de développement immobilier pour l'enclave. Donald Trump a dit en février 2025, à l'occasion d'une visite de Benjamin Netanyahu à la Maison blanche, vouloir rebâtir la bande de Gaza sans les Palestiniens, pour faire du territoire palestinien la "Côte d'Azur" de la région.

Le directeur du Réseau d'ONG palestiniennes à Gaza (PNGO) a déclaré que l'instauration par Israël d'une "ligne" supplémentaire a semé la confusion et la crainte.

"Les habitants ne savent pas où les lignes commencent et finissent", a dit Amjad ​al-Shawa. "D'un jour sur l'autre, leurs limites bougent, sans avertissement".

(Pesha Magid et Alexander Cornwell à Jérusalem, Nidal al-Mughrabi au Caire; rédigé par Jean Terzian)