De l'esclavage à l'hôpital, la "négrophobie" disséquée lors d'un colloque à l'Assemblée nationale information fournie par AFP 08/10/2026 à 21:21
Des préjugés hérités de la colonisation, comme celui d'une peau noire "plus épaisse et donc plus résistante à la douleur", persistent dans la médecine, a averti mercredi une historienne à l'Assemblée nationale, où un cycle de colloques vise à faire entrer la "négrophobie" dans le débat national.
Organisé par le député de Guyane Davy Rimane, président de la délégation aux Outre-mer de l'Assemblée, ce cycle ouvert le 30 septembre porte sur un racisme visant spécifiquement les personnes noires, qu'il qualifie d'"angle mort". "Certains n'assument pas l'histoire de la France à ce niveau-là", a-t-il expliqué.
Professeure d'histoire à l'université d'Aix-Marseille et autrice de "Corps noirs et médecins blancs", Delphine Peiretti-Courtis a décrit comment les préjugés raciaux, simples "suggestions de médecins", sont devenus "des savoirs par la répétition". Des rapports de mission coloniale font ainsi état d'"anesthésiants qui ne sont pas donnés à des patients noirs, considérant qu'ils résistent mieux à la douleur".
Ces préjugés ont encore des effets mesurables: citée mercredi, une étude du CHU de Montpellier menée auprès de 1.563 soignants urgentistes a montré en 2024 qu'à symptômes identiques, un patient fictif homme et blanc était classé en urgence vitale dans 63% des cas, contre 42% pour une femme noire.
Dans la formation des médecins, Camilla Bailly, étudiante en cinquième année de médecine, a dénoncé le chapitre de son manuel de dermatologie consacré aux peaux noires, qui n'est "pas demandé aux examens nationaux". Ce manuel, consulté par l'AFP, relève pourtant que "l'observation plus difficile de l'érythème (rougeur de la peau) sur peau noire peut entraîner un retard diagnostique".
"Un bon médecin doit pouvoir au moins reconnaître un eczéma sur une peau noire", a-t-elle mis en avant.
La psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve plaide elle aussi pour une formation contre les biais dans les études de médecine.
Un mot qui "fait peur"
Pour Delphine Peiretti-Courtis, la spécificité française de ce racisme remonte au Code noir de 1685, qui considérait les personnes noires comme "des biens meubles, des marchandises".
Ce texte a bâti "toute une architecture autour de la couleur", avait souligné lors du premier colloque, en septembre, le député de Guyane Jean-Victor Castor : "C'est à partir de là que tout bascule."
Théorisé dès 1952 par le psychiatre martiniquais Frantz Fanon, le terme "négrophobie" "fait peur puisqu'il renvoie à une histoire qui elle-même fait peur", d'autant qu'il contient le mot "nègre", avait analysé le même jour la psychologue Ada Pouye, enseignante-chercheuse à l'université Sorbonne Paris Nord.
Peu nommé, ce racisme est aussi peu mesuré. Sur les 9.525 crimes et délits racistes enregistrés par le ministère de l'Intérieur entre juillet 2024 et juin 2025, rien n'indique combien visaient des Noirs : ces données ont "l'inconvénient de ne pas distinguer" les formes de racisme, relevait en juin la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l'Homme). Dans son rapport 2025 de 380 pages, le mot "négrophobie" n'apparaît d'ailleurs qu'une fois, entre parenthèses.
Universalisme républicain
Plusieurs intervenants ont interrogé "le modèle universaliste". L'adjoint au maire de Paris chargé de l'Outre-mer, Laurent Sorel, a dénoncé "une certaine forme d'universalisme républicain qui invisibilise". Pour Ada Pouye, l'histoire de l'esclavage contredit "un idéal républicain, universaliste, égalitaire". D'où, selon elle, une volonté d'effacer ce passé, "alors qu'en réalité, c'est un passé qui impacte encore le présent".
Delphine Peiretti-Courtis juge que "la race n'existe pas, mais les effets produits par la race eux existent". "Négrophobie" et universalisme "peuvent être considérés comme antinomiques", selon elle, ce dernier niant les différences, donc les discriminations.
Gwénaële Calvès, professeure de droit public à CY Cergy Paris Université, estime, elle, qu'introduire le terme de "négrophobie" dans le droit n'apporterait "rien" : "Le droit français ne désigne aucune forme de racisme en particulier, il saisit le racisme en général".
Le dernier colloque du cycle est prévu le 18 novembre.