Dans les Alpes, la paix fragile du tourisme estival casher
information fournie par AFP 23/08/2026 à 08:02

Un homme juif orthodoxe traverse la rue dans la station des Deux Alpes, en Isère, le 19 août 2026 ( AFP / Alex MARTIN )

L'été, depuis des décennies, des communautés juives orthodoxes se retrouvent au grand air dans la tranquillité des Alpes. Mais leur présence et leur mode de vie très codifié suscitent parfois des crispations, voire du rejet, chez les locaux et les autres vacanciers.

Mi-août, une vidéo tournée à la station iséroise des Deux Alpes, aux portes du massif des Écrins, est devenue virale sur X. On y voit une commerçante appuyée au comptoir de sa buvette dire à un homme juif orthodoxe: "La communauté juive, vous êtes trop nombreux. À un moment donné, ça excède les gens."

Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a vite condamné des propos antisémites et annoncé l'ouverture d'une enquête.

Elie Sultan, à qui s'adressait la commerçante et qui l'a filmée, raconte à l'AFP qu'il venait de s'installer en famille sur la petite terrasse du snack, au pied des pistes de luge d'été.

"On voit qu'on excède, mais on n'a jamais eu ce genre de remarques ici", déplore l'homme de 53 ans à la longue barbe grise, propriétaire d'une librairie juive à Paris, se disant "choqué", lui qui fréquente la station depuis longtemps.

"Y a-t-il un quota de juifs admis dans les montagnes ?", dénonce avec ironie Me Éric Hattab, président du CRIF Grenoble-Dauphiné.

Après des auditions, l'enquête a été transmise "pour étude" au parquet de Grenoble, a indiqué ce dernier en début de semaine. L'AFP a rencontré la commerçante mais elle a refusé de s'exprimer.

Souhaitant rester anonymes, ses confrères de la station fustigent une situation "montée en épingle" à partir de propos "sortis de leur contexte".

Vacances "propres"

Une famille juive orthodoxe dans la station des Deux Alpes, en Isère, le 19 août 2026 ( AFP / Alex MARTIN )

Présence en nombre, faible intégration à la vie locale ou consommation limitée aux seuls restaurants casher sont les principaux griefs formulés, toujours sous couvert d'anonymat, par des personnes croisées dans la station par l'AFP à l'encontre des communautés orthodoxes ou ultra-orthodoxes.

"Nous, ils nous dérangent, on en a marre", commente sans détour Danièle, Camarguaise de 61 ans et habituée de longue date des Deux Alpes, se défendant néanmoins d'être antisémite.

"Ils ne s'intègrent pas", appuie-t-elle, tout en sirotant son café. "Alors on les ignore, on fait comme s'ils n'étaient pas là."

D'autres les accusent de laisser les plaques chauffantes allumées ou de dégrader les interphones en les désactivant pendant le shabbat, repos hebdomadaire observé par les juifs pratiquants du vendredi soir au samedi soir, lors duquel il est interdit d'allumer ou d'éteindre l'électricité.

Les communautés juives orthodoxes apprécient l'air "sain" de l'altitude et les activités comme la randonnée ou le rafting.

Loin des corps dénudés du bord de mer, la montagne offre des vacances "plus respectueuses de la pudeur", plus "propres", explique Mendel, un Parisien de 40 ans, sous sa kippa de velours bleu.

Sur l'aire de jeux près du manège, ses cinq enfants s'amusent avec d'autres sous les yeux des mères, vêtues de robes ou jupes longues, coiffées de perruques.

À quelques enjambées, des familles avec poussettes font la queue devant un stand de crêpes et de glaces casher, après avoir passé l'après-midi à la bibliothèque ou au trampoline.

Les juifs orthodoxes appliquent rigoureusement les lois religieuses. Parmi elles, la prière trois fois par jour ou l'alimentation strictement casher.

Les Deux Alpes hébergent aussi depuis plusieurs années le séminaire estival Beth Loubavitch (du mouvement hassidique ultra-orthodoxe Habad-Loubavitch), grand rendez-vous du judaïsme francophone attirant toujours des centaines de personnes trois semaines durant.

Créé à la fin des années 60, époque de l'arrivée en métropole de centaines de milliers de juifs d'Afrique du Nord, ce séminaire se déplace depuis de station en station dans les Alpes.

Dans les rues des Deux Alpes, les hommes Loubavitch sont reconnaissables à leur costume sombre, leur chapeau noir ou kippa, et leurs tsitsit, ces franges qui dépassent des chemises.

"Sujet brûlant"

Un supermarché casher dans la station des Deux Alpes, en Isère, le 19 août 2026 ( AFP / Alex MARTIN )

"À chaque fois, on nous montre du doigt", regrette Hannah Lasry, la trentaine.

Mais pour Helena, 41 ans, les comportements hostiles demeurent des "cas isolés" dans la station où elle et ses proches se sentent toujours "bien accueillis".

Interrogée, la mairie renvoie à un bref communiqué où elle rappelle "ses valeurs d'ouverture, de respect et d'inclusion".

"C'est un sujet brûlant", glisse un élu d'une station alpine à l'AFP. "On a du mal à en parler, il suffit d'un mot de travers pour que ça s'enflamme."

Des "organismes casher", comme ils se présentent, privatisent souvent des hôtels entiers, que leurs gérants peinent à remplir sans cette clientèle.

À l'Alpe d'Huez, Deborah Sultan, 38 ans, et son mari, ont ainsi loué un établissement via leur société Niphla Events. En août, 250 clients du monde entier y ont séjourné dans le respect de la cacheroute, l'ensemble des règles alimentaires juives.

En 2019, cette station estimait le tourisme casher à près de 20% de sa clientèle aoûtienne. Il ne représente plus que 1% aujourd'hui, relève Sébastien Mérignargues, directeur de l'office du tourisme.

L'une des raisons: la montée en gamme de nombreux hôtels, désormais plus chers à privatiser.

Dans le passé, le maire, Jean-Yves Noyrey, se souvient de moments de tension avec les communautés orthodoxes, autour de l'utilisation commune de la piscine ou du terrain de foot.

"Depuis, tout s'est vraiment bien arrangé", observe-t-il. "Je crois que tout le monde a fait un effort."