Dans le Beaujolais, la méfiance d'un village meurtri par un pédocriminel
information fournie par AFP 30/04/2026 à 16:26

Non loin de l'école du village de Lucenay dans le Rhône, le 30 avril 2026 ( AFP / OLIVIER CHASSIGNOLE )

À Lucenay, village tranquille du Beaujolais, "tout le monde se méfie un peu de tout le monde" depuis l'arrestation d'un père de famille, accusé de viols et d'agressions sexuelles sur 34 jeunes garçons, racontent les habitants à l'AFP.

"Cette histoire a laissé des traces", confie Sébastien, 43 ans, venu récupérer ses enfants pour le déjeuner à l'école du village, au lendemain de nouvelles révélations sur l'ampleur de ce dossier.

Avec eux, "il a fallu trouver les mots", dit-il, pour expliquer ce qu'il s'est passé.

En janvier 2025, un parent d'élèves de cet établissement maternelle et primaire, dont la famille a depuis déménagé, a été mis en examen pour viols et agressions sexuelles sur des jeunes garçons qui y étaient scolarisés.

Après un an d'investigations et la découverte de nouvelles victimes, l'homme, toujours en détention provisoire, a fait l'objet d'une mise en examen supplétive en avril.

Au total, 34 garçons âgés de 2 à 9 ans sont concernés, a précisé la procureure de Villefranche-sur-Saône, Laetitia Francart, jeudi dans un communiqué.

Entre 2020 et 2024, l'homme travaillant dans le milieu du cinéma, 40 ans aujourd'hui, a approché ces enfants à l'occasion par exemple d'anniversaires ou de soirées pyjama organisés à son domicile.

La fille de Sébastien était alors en classe avec nombre d'entre eux, raconte-t-il. "L'avantage, c'est que c'était une fille, et donc elle n'était pas conviée aux anniversaires..."

Des policiers non loin de l'école du village de Lucenay dans le Rhône, le 30 avril 2026 ( AFP / OLIVIER CHASSIGNOLE )

Le suspect vivait dans une maison de Lucenay avec ses deux enfants et sa compagne. "C'étaient des gens qui paraissaient normaux", raconte Christian Gaillard, 73 ans, grand-père d'une élève en classe de CE2.

Et le quadragénaire filmait tout: les enquêteurs ont épluché 127 vidéos et 197 photos des viols et agressions commis sur ces enfants, éveillés ou endormis.

Le mis en cause a reconnu la majorité des faits reprochés, affirme le parquet.

- "Colère froide" -

Lucenay est un village entouré de vignes de 2.000 habitants, à une trentaine de km au nord de Lyon. Il est peuplé de maisons de pierres blanches cossues, mais presque désert car dépouillé de ses commerces.

"Tout le monde se connaît ici. C'est tabou, les gens évitent d'en parler", glisse une jeune habitante d'une vingtaine d'années à l'AFP, avant de grimper dans un bus passant sur la route principale.

L'affaire a éclaté à l'hiver 2024, lorsque certains enfants ont évoqué auprès de leurs parents ce que leur faisait subir le quadragénaire, et que des plaintes ont été déposées.

Ça a été "terrible". "On est tombés de haut", se souvient Christian Gaillard, devant l'école primaire où l'on entend jouer dans la cour.

"Maintenant, quand il y a des anniversaires ou des soirées pyjama, tout le monde se méfie un peu de tout le monde", confie un autre parent. "Dès qu'un gamin parle un peu moins, s'isole, etc., on se pose direct des questions", dit aussi M. Gaillard.

L'enquête parue mercredi dans le Monde n'a pas chamboulé le village de Lucenay plus qu'il ne l'était déjà l'an dernier. Les gens sont dans une "colère froide", résume Sébastien.

Mais elle a permis de lever le voile sur les agissements exacts de cet homme, qui a d'ailleurs tenté de se suicider avant sa première mise en examen.

Non loin de l'école du village de Lucenay dans le Rhône, le 30 avril 2026 ( AFP / OLIVIER CHASSIGNOLE )

Me Marine Régnier, avocate de deux familles de victimes, a regretté auprès de l'AFP que des parents aient été "tenus dans l'ignorance pendant plusieurs mois sur ce que leurs enfants avaient vraiment subi".

"Le plus difficile c'est de concevoir l'idée que là où il y a un enfant, il y a un pédocriminel qui guette", affirme également Me Jean Sannier, avocat d'autres parents de victimes et de l'association Innocence en danger.

Une personne pouvant être "un homme délicieux, cultivé, charmant, qui a l'apparence du bon père de famille, du bon bricoleur...", souligne-t-il.

Selon la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), près de 160.000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles en France.