Cisjordanie: Les oliveraies de Palestiniens pillées lors d'attaques violentes de colons israéliens information fournie par Reuters 22/10/2026 à 17:08
par Pesha Magid et Lina Obeid
Ému aux larmes en se remémorant l'attaque contre son oliveraie par des colons israéliens il y a environ deux semaines près du village palestinien de Lubban al-Gharbi, en Cisjordanie, Ahmed Salem a déclaré s'être retrouvé impuissant, craignant d'être agressé s'il tentait d'intervenir pour protéger son exploitation.
Depuis plusieurs années en guise d'intimidation, les colons attaquent les Palestiniens lors de la récolte des olives en Cisjordanie occupée. Mais cette année, la violence a fortement augmenté et les vols se sont généralisés, selon les organisations israéliennes de défense des droits de l'homme et les Nations unies.
Lors du pillage de l'oliveraie d'Ahmed Salem, les colons ont entassé les olives dans des sacs, puis les ont transportées en voiture vers un avant-poste israélien situé à proximité pour les transformer en huile d'olive, a raconté à Reuters ce Palestinien de 50 ans, évoquant l'incident survenu.
"Comment vous sentiriez-vous si l'on portait atteinte à quelque chose qui vous appartient, sans que vous ne puissiez rien y faire ?", a-t-il demandé.
Ces attaques se sont multipliées à l'approche des élections législatives du 27 octobre en Israël, alors que les sondages d’opinion indiquent que le Premier ministre Benjamin Netanyahu et sa coalition favorable aux colons pourraient être battus par des adversaires, plus critiques à l'égard de leurs actes.
"LES COLONS PEUVENT ALLER ET VENIR LIBREMENT"
La récolte des olives commence avec l'arrivée des températures plus fraîches, permettant aux familles palestiniennes de se rassembler dans les oliveraies en terrasses qu'elles entretiennent depuis des générations.
Mais avec la création de centaines de petits avant-postes de colons sous le gouvernement de Benjamin Netanyahu depuis 2022, l'armée israélienne a de plus en plus restreint l'accès des Palestiniens aux zones avoisinantes, notamment à de nombreuses oliveraies.
"Cela crée une situation où, dans de nombreux cas et sur une grande partie des terres, en particulier à proximité des colonies et des avant-postes, les Palestiniens ne peuvent pas accéder à leurs terres ni récolter les olives", a déclaré Ziv Stahl, directeur exécutif de l’organisation israélienne de défense des droits Yesh Din.
"Mais les colons peuvent aller et venir librement et c'est ce qu’ils font".
Même lorsque les Palestiniens peuvent accéder à leurs oliviers, ce n’est pas sans risque.
Yesh Din a fait état mercredi de 125 agressions physiques contre des cueilleurs d'olives palestiniens au cours des 24 jours qui se sont écoulés depuis le début de la saison, ainsi que de 168 cas de vol de récolte, en présence des forces militaires israéliennes dans au moins un quart des cas.
Un responsable militaire israélien a déclaré que son armée prenait très au sérieux les actes de violence, les activités criminelles et les tentatives visant à porter atteinte à la sécurité.
Ce responsable n'a pas fait référence aux colons ni commenté les informations faisant état de vols d'olives en présence de l'armée israélienne, laquelle a par ailleurs déraciné des oliviers à l'aide de pelleteuses, invoquant ce qu'elle a présenté comme la nécessité de prévenir des attaques palestiniennes.
"C'EST SOIT NOUS, SOIT NOTRE ENNEMI", DISENT LES COLONS
La confiscation des olives des Palestiniens a suscité des réactions très divergentes parmi les rabbins israéliens.
"J’appelle cela du vol. De mon point de vue, je le définis comme un vol ou un brigandage et c'est interdit", a dit Zev Weitman, le rabbin de la colonie d'Alon Shvut, au sud de Bethléem.
Dov Lior, éminent rabbin orthodoxe, a déclaré au contraire que les colons devaient récolter dans toute la Cisjordanie, affirmant dans une lettre ouverte que les Palestiniens n'avaient aucun droit de propriété sur ces terres et que la récolte des olives répondait au "commandement de conquérir le pays".
Des centaines d'hectares de terres autour du village d'Ahmed Salem, y compris des oliveraies, ont été clôturées et saisies entre 2023 et 2026 par Avichai Farm, un avant-poste de colons israéliens construit sur une colline voisine.
Ahmed Salem a déclaré que les villageois ont vu des colons récolter des olives sur les terres saisies et les emmener au moulin à huile de l'avant-poste.
Au début de la récolte des olives, des colons ont publié des messages sur les réseaux sociaux appelant les Israéliens à récolter les olives de Cisjordanie et à les apporter à ce moulin.
"À la fois une huile de qualité et le renforcement de l’emprise juive sur les vastes étendues de notre terre !", pouvait-on lire dans un message publié sur un groupe Telegram de colons. "C’est soit nous, soit notre ennemi !"
Le moulin à huile de la ferme Avichai vante des "produits haut de gamme issus de la ferme Avichai", avec de l’huile d'olive vendue à environ 20 dollars (17,9 euros) la bouteille sur un site internet géré par l'Association des fermes, un groupe de colons.
L'Association des fermes n'a pas immédiatement répondu à une demande de commentaire et le couple qui vit à la ferme avec ses enfants a refusé d’être interviewé par un journaliste de Reuters qui s'est rendu dans la région dimanche.
"NOUS PAYONS LES OLIVES AU PRIX DU SANG"
Sur une route menant à la ferme, Reuters s'est entretenu avec un homme qui a souhaité rester anonyme et a déclaré avoir fait le trajet en voiture depuis une colonie située à environ 90 minutes de là pour presser 14 sacs d'olives provenant d'arbres qu'il affirme avoir cultivés lui-même.
Les villageois de Lubban al-Gharbi et d'autres Palestiniens qui ont perdu leurs terres au profit de l'expansion des colonies affirment que la récolte d'olives provenant d'arbres situés dans des oliveraies saisies sur des terres palestiniennes constitue un vol.
Les instances des Nations unies et la plupart des pays considèrent que les colonies israéliennes implantées sur des terres occupées sont illégales au regard du droit international relatif aux occupations militaires. Israël rejette cette position, estimant que ce territoire est contesté plutôt qu’occupé.
Au cours de la récolte des olives de cette année, les autorités palestiniennes affirment que trois Palestiniens ont été tués lors d'attaques menées par des colons militants, qui ont également blessé plusieurs journalistes, des diplomates européens et un maire français.
Un porte-parole du gouvernement israélien a déclaré que les olives 'cueillies par un Juif sur la terre ancestrale du peuple juif" ne constituaient pas un vol et que les Juifs possédaient et cultivaient "des millions d’oliviers" dans la région.
L'agriculteur palestinien Samer Ben Shamsi a déclaré que des colons masqués l’avaient attaqué le 9 octobre dans le village palestinien de Beita, près de Naplouse, puis s’étaient enfuis à toute vitesse à bord d’une camionnette avec sa récolte d’olives.
"Cette année, ils volent sans crainte car ils ont un État et une force puissante qui les soutient", a-t-il ajouté, faisant référence aux forces de sécurité.
Au cours de la seule année écoulée, des colons lui ont tiré dans la jambe, l’ont roué de coups et ont saccagé ses biens, a-t-il précisé.
"Nous payons nos olives au prix du sang".
(Reportage Pesha Magid ; version française Etienne Breban, édité par Benoit Van Overstraeten)