Canada-Malgré son succès à l'international, Carney en difficulté à l'intérieur face à l'inflation alimentaire
information fournie par Reuters 05/02/2026 à 16:56

par Maria Cheng

Salué pour son constat sans fard à Davos sur la fin annoncée d'un ordre international libéral fondé sur des règles, le Premier ministre canadien Mark Carney rencontre moins de succès au plan intérieur que sur la scène diplomatique en raison d'une inflation alimentaire qui hérisse la population.

Selon des données gouvernementales, le Canada a enregistré en décembre dernier le taux d'inflation alimentaire le plus élevé des pays membres du G7.

Les prix des denrées alimentaires y ont augmenté de 6,2%, soit le double du taux enregistré aux États-Unis et plus de trois fois celui observé en France et en Allemagne.

Si les Canadiens ont toujours considéré Mark Carney, même à la tête d'un gouvernement minoritaire, comme le meilleur pour faire face aux menaces du président américain Donald Trump, les électeurs pourraient toutefois changer d'avis si les questions liées au coût de la vie devenaient plus urgentes.

Dans un communiqué publié cette semaine, la Banque du Canada a indiqué que les prix des aliments avaient bondi de 22% au cours des trois dernières années, contre 13% pour les autres prix à la consommation.

La banque centrale a déclaré que l'inflation alimentaire de l'année dernière était principalement due aux importations, aux pénuries d'approvisionnement causées par des conditions météorologiques extrêmes et à la dépréciation significative du dollar canadien en 2024.

Mark Carney, chef du Parti libéral, a annoncé la semaine dernière que les 12 millions de personnes les plus pauvres du pays bénéficieraient d'un crédit d'impôt pendant les cinq prochaines années.

Le gouvernement doit également allouer 500 millions de dollars canadiens (309,99 millions d'euros) pour aider les entreprises à faire face aux perturbations de la chaîne d'approvisionnement et permettre aux producteurs de déduire leurs dépenses liées aux serres de culture.

Mais ces mesures ne contribuent guère à faire baisser les prix des denrées alimentaires au Canada, devenus le principal facteur d'inflation, selon Jeremy Kronick, directeur du Centre sur la politique financière et monétaire du groupe de réflexion C.D. Howe Institute à Toronto.

"Cela soulagera principalement les personnes qui doivent choisir entre payer leur loyer ou acheter de la nourriture, mais cela ne fera pas baisser les prix des denrées alimentaires", affirme Michael von Massow, professeur à l'université de Guelph et spécialisé dans l'économie alimentaire.

John Fragos, attaché de presse du ministre des Finances canadien François-Philippe Champagne, a déclaré que les nouvelles initiatives du gouvernement n'étaient qu'une première étape vers la maîtrise des coûts alimentaires.

"Nous avons comblé l'écart actuel en matière d'inflation alimentaire et nous nous attaquons aux problèmes structurels qui, à moyen et long terme, feront baisser le prix des produits alimentaires."

Fin 2024, l'ex-Premier ministre canadien Justin Trudeau avait également annoncé une suspension de deux mois de la taxe sur certains produits. Les résultats ont été mitigés, certains secteurs comme la restauration ayant enregistré une augmentation de leurs ventes, tandis que d'autres entreprises n'ont constaté aucun impact.

DES PROBLÉMATIQUES PROPRES AU CANADA

Les universitaires soulignent des problèmes profondément enracinés, comme la domination de seulement cinq entreprises dans le secteur alimentaire, des saisons de culture plus courtes pour les produits frais et une dépendance vis-à-vis des États-Unis.

Le Canada est un important producteur de colza, de blé, de produits laitiers et de viande. Mais l'hiver, pour les produits frais, le pays dépend presque entièrement des importations.

Les fruits et légumes frais coûtent généralement au moins deux fois plus cher au Canada qu'en Grande-Bretagne et ailleurs en Europe.

"Il existe des problèmes propres au Canada qui rendent le coût des denrées alimentaires très élevé ici", observe Michael Widener, qui étudie les systèmes alimentaires à l'université de Toronto.

"Les coûts de main-d'oeuvre et de transport sont plus élevés et, géographiquement, nous ne sommes pas proches de nombreux autres marchés", explique-t-il, ajoutant que la dépendance vis-à-vis des produits agricoles des États-Unis et du Mexique rend le Canada extrêmement vulnérable.

Sylvain Charlebois, expert en distribution alimentaire à l'université Dalhousie en Nouvelle-Écosse, estime que le gouvernement canadien devrait se concentrer sur des mesures telles que la suppression des coûts de transport élevés entre les provinces, la réduction des coûts de production internes dus notamment à la législation du travail et à la taxe industrielle sur le carbone, et l'augmentation de la concurrence dans le secteur agroalimentaire.

Le chef de file des conservateurs Pierre Poilievre dénonce depuis longtemps le coût élevé des denrées alimentaires pour les Canadiens, sans pour autant susciter un soutien accru. Dans les sondages, il reste loin derrière Mark Carney.

La cote de popularité du Premier ministre canadien a par ailleurs augmenté depuis son discours pugnace et clairvoyant au Forum économique mondial de Davos, où il a ouvertement reproché aux superpuissances mondiales d'utiliser "l'intégration économique comme une arme", selon plusieurs sondages.

Un sondage réalisé par Nanos le 30 janvier a montré que 54% des Canadiens approuvaient Mark Carney, mais a également révélé que 11,4% d'entre eux considéraient l'inflation comme leur principale préoccupation, contre 9,3% un mois plus tôt.

La cheffe adjointe du Parti conservateur, Melissa Lantsman, a déclaré lundi aux journalistes qu'"aucune réduction d'impôt" ne résoudrait le problème de l'inflation alimentaire, ajoutant que plus de 2 millions de Canadiens, soit environ 5% de la population, dépendent désormais des banques alimentaires, un chiffre sans précédent.

Pour Shachi Kurl, présidente de l'institut de sondage à but non lucratif Angus Reid, les menaces répétées de Trump d'annexer le pays sont devenues un enjeu plus important pour les électeurs bien que le coût des denrées alimentaires figure régulièrement parmi les principales préoccupations des Canadiens.

"Pour l'instant, le prix des denrées alimentaires n'est pas un enjeu électoral", juge-t-elle. "Mais si les Canadiens estiment qu'ils peuvent tenir leur dirigeant responsable de cette situation, cela pourrait devenir un enjeu".

Ashton Arsenault, qui a été un collaborateur ministériel sous l'ancien Premier ministre conservateur Stephen Harper, considère que le coût exorbitant des denrées alimentaires devrait être l'occasion pour les conservateurs de gagner davantage le soutien du public, mais que la hausse constante des prix au fil des ans a conduit la majorité des Canadiens à une forme de résignation.

"Même lorsque la situation devient vraiment difficile, nous restons très canadiens et courtois à ce sujet, et nous ne descendons pas dans la rue pour manifester", note-t-il. "C'est un problème très difficile à résoudre et il faudra du courage politique pour y parvenir."

(Par Maria Cheng ; version française Coralie Lamarque ; édité par Sophie Louet)