Brésil-Le vol des téléphones portables, enjeu électoral majeur information fournie par Reuters 20/10/2026 à 13:40
par Andre Romani, Luciana Magalhaes et Victoria Pacheco
- La créatrice de contenu brésilienne Tabata Lenk venait tout juste d'être licenciée quand, coincée dans les bouchons de Sao Paulo, deux hommes à moto brisent la fenêtre passager de sa voiture pour lui arracher son smartphone flambant neuf accroché sur le tableau de bord de sa voiture.
Les images du vol, capturées par sa caméra embarquée, sont immédiatement devenues virales, selon la jeune Brésilienne. Avec 830.000 vols enregistrés l'an dernier par l'ONG le Forum brésilien de la sécurité publique, le smartphone est devenu un enjeu majeur de la campagne présidentielle, même si le nombre d'objets dérobés est en baisse depuis 2023.
Si le taux de d'homicides a baissé de 40% au Brésil ces dix dernières années, à 15,4 pour 100.000 habitants en 2025, selon des chiffres du Forum, les vols de smartphones participent à renforcer le sentiment d'insécurité pour les 210 millions de Brésiliens.
Le vol de smartphones est la quatrième préoccupation de la population, selon un sondage publié en mars, devant les cambriolages et la menace des balles perdues. A tel point que le président Luiz Inacio Lula da Silva et son rival à l'élection présidentielle Flavio Bolsonarao se sont emparés de la question avant le deuxième tour de dimanche.
Candidat à sa réélection, Lula a fait voter une loi cette année pour alourdir les peines jusqu'à 10 ans de prison concernant le vol d'objets électroniques tout en créant une plateforme pour recenser les substitutions. Flavio Bolsonaro a de son côté proposé une peine minimale de huit ans d'emprisonnement.
"Je veux seulement viser les voleurs et les magasins qui achètent et revendent les téléphones (volés). Je ne veux pas m'en prendre aux personnes innocentes qui n'ont d'autres choix que de les acheter", a déclaré Lula lors d'une allocution télévisée.
"Le voleur de smartphone ira en prison", a promis Flavio Bolsonaro lors d'un discours diffusé en direct en ligne après le premier tour, à l'issue duquel, contre toute attente, il s'est retrouvé devant le président brésilien.
Traumatisée par le vol à l'arraché dont elle a été victime, Tabata Lenk a fait teinter les vitres de sa voiture avant de reprendre le volant.
"Personne ne devrait avoir peur de quitter sa maison, de marcher dans la rue ou d'utiliser son propre téléphone portable", déclare-t-elle.
"Je pense que choisir des politiques qui s'engagent en faveur de la sécurité publique est essentielle."
L'AMOUR DES BRÉSILIENS POUR LEURS TÉLÉPHONES
Dans un pays ultraconnecté, où les réseaux sociaux et les paiements en ligne dominent le quotidien des Brésiliens, le smartphone est devenu un outil indispensable.
Selon Natasha Bachini Pereira, chercheuse au Centre des Etudes de la violence de l'université de Sao Paulo, l'ampleur du phénomène explique son impact politique.
"C'est bien plus commun pour quelqu'un de connaître, ou d'être exposé à un cas de vol de smartphone qu'à un vol de voiture, à un homicide ou à un kidnapping", explique-t-elle.
Au Brésil, le prix d'un smartphone est parmi les plus élevés dans le monde. Selon une étude de la Deutsche Bank, le prix d'un iPhone 17 Pro est de 2.260 dollars (2.016 euros) contre 1.181 aux Etats-Unis. La banque allemande cite les droits de douane, les impôts et la faible monnaie locale pour expliquer le coût d'un tel achat pour les Brésiliens.
Outre les modèles dernier cri, même les smartphones plus modestes restent un poste de dépense important pour la population locale. Selon le cabinet d'études de marché IDC, le prix moyen d'un téléphone portable était d'environ 456 dollars en 2025, ce qui représente un tiers du revenu mensuel moyen brésilien.
Pour les malfaiteurs, le vol de téléphone leur permet également d'accéder aux comptes bancaires en ligne des victimes.
Sous l'impulsion du système de paiement Pix développé par la banque centrale brésilienne, les services financiers en ligne se sont rapidement développés, et les fraudes liées à ces derniers également. Leur nombre a quadruplé entre 2024 et 2025, selon le Forum brésilien de la sécurité publique.
Les voleurs qui ont arraché le smartphone de Tabata Lenk lui ont ensuite extorqué 2.000 reais brésiliens (environ 354 euros) depuis son compte bancaire, à travers le système Pix.
"C'est horrible de faire face à la violence de voir votre téléphone se faire dérober, mais réaliser que quelqu'un a envahi votre vie privée et réussi à voler de l'argent de votre compte est tout simplement angoissant", témoigne la créatrice de contenu.
Avec 268.184 téléphones dérobés l'an dernier, l'Etat de Sao Paulo, le plus peuplé du Brésil, concentre près d'un tiers du nombre de smartphones volés à l'échelle nationale, selon le Forum brésilien de la sécurité publique qui s'appuie sur des chiffres officiels.
La police locale combat le phénomène de "la manière la plus forte possible", selon Rodolfo Latif Sebba, chargé de coordonner les efforts pour retrouver les téléphones volés.
Mais seulement une infime partie des objets dérobés sont retrouvés et retournés à leur propriétaire.
Entre juin 2025 et le 23 septembre dernier, la police de Sao Paulo a retrouvé 38.028 téléphones et en a restitué 11.445 à leur propriétaire, selon la police.
Natalia Eduarda Benvindo, étudiante de 17 ans, n'en croyait pas ses yeux quand la police lui a rendu son smartphone volé, pensant à une plaisanterie.
"Je ne pouvais pas y croire sur le moment. Wow ! J'étais si heureuse."
(Version française Zhifan Liu, édité par Benoit Van Overstraeten)