Boudaoud et Epsirkhanov, amis dépassés ou complices de l'assassin de Samuel Paty?
information fournie par AFP 09/02/2026 à 07:59

Un portrait du professeur assassiné Samuel Paty au collège du Bois d'Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine, Le 16 octobre 2023 dans les Yvelines ( POOL / Bertrand GUAY )

Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov ont-ils aidé l'assassin de Samuel Paty en ayant conscience de ses intentions criminelles, ou sont-ils, comme ils l'affirment, des amis trompés, dépassés par la dérive jihadiste d'Abdoullakh Anzorov? La cour d'assises spéciale d'appel de Paris les entend lundi et mardi.

Ces amis d'enfance du jeune islamiste tchétchène, qui a grandi dans le quartier de la Madeleine à Evreux, ont été condamnés en première instance à 16 ans de réclusion criminelle pour complicité dans l'assassinat du professeur d'histoire-géographie, décapité pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet lors d'un cours sur la liberté d'expression au collège du Bois d'Aulne à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).

La cour d'assises avait estimé que Naïm Boudaoud, aujourd'hui 24 ans, et Azim Epsirkhanov, 25 ans, "n'ignoraient pas les intentions criminelles terroristes" d'Anzorov et "connaissaient parfaitement (sa) radicalisation". Ils "lui ont fourni sciemment aide et assistance", avait conclu la cour qui avait relevé le contexte de menaces jihadistes dans un pays où se tenait au même moment le procès des attentats de janvier 2015.

Ce sont cette conscience du crime à venir et leur appréhension de la radicalisation jihadiste d'Anzorov que contestent les deux accusés.

Ils sont rejugés aux côtés d'un parent d'élève, Brahim Chnina, 54 ans, et du militant islamiste Abdelhakim Sefrioui, 66 ans, condamnés en première instance à 13 et 15 ans de réclusion pour avoir été les artisans de la campagne de haine préalable à l'assassinat, le 16 octobre 2020.

La veille, Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov accompagnent Anzorov à Rouen. Ils achètent un couteau. Ce n'est pas l'arme avec laquelle Samuel Paty a été décapité mais elle sera retrouvée près de l'assassin, abattu par la police qu'il menaçait. Le jeune homme de 18 ans leur aurait expliqué vouloir l'offrir à son grand-père, collectionneur de couteaux.

Le jour du crime, Naïm Boudaoud véhicule Androzov, l'accompagne pour l'achat de pistolets d'airsoft, et le dépose près du collège du Bois d'Aulne avant de rentrer à Evreux. La connaissance qu'il avait, ou non, de la controverse concernant cet établissement, et de la haine d'Androzov contre Samuel Paty, est un point crucial.

- "Impensable" -

Lors de la journée à Rouen, a raconté un enquêteur, Anzorov a consulté des vidéos ayant trait au blasphème ou aux caricatures. Celle où Brahim Chnina invective Samuel Paty apparaît sur son téléphone à un moment où tous sont dans la voiture. Pour le policier, il est inimaginable que durant ces heures ensemble, Androzov n'ait pas évoqué ce sujet qui était au cœur de ses préoccupations.

Des fleurs et une affiche "Je suis prof" déposées près du collège du Bois d'Aulne à Conflans-Sainte-Honorine, le 16 octobre 2023 dans les Yvelines ( POOL / Bertrand GUAY )

Par ailleurs, dans les mois précédents, "tous ont vu la radicalisation d'Anzorov alors qu'ils étaient moins proches" que les deux accusés, qu'elle était "palpable sur les réseaux sociaux" ou dans les rappels à la religion auxquels il se livrait, y compris auprès de ses deux amis, a argumenté le policier.

"Quels sont les éléments objectifs qui vous permettent de démontrer que Naïm Boudaoud était au courant des projets criminels terroristes d'Abdoullakh Anzorov?", interroge son avocat Martin Méchin. "Un cumul d'éléments", répond l'enquêteur qui concède que les investigations n'ont pas établi de radicalisation des accusés.

Certes Naïm Boudaoud s'enquérait de questions religieuses auprès d'Anzorov et a pu effectuer des recherches internet jugées problématiques, mais "on ne peut pas dire qu'il était radicalisé au sens strict de ce terme", a reconnu l'enquêteur. Quant à M. Epsirkhanov, "nous n'avons pas constaté d'évolution dans sa pratique religieuse", l'islam "n'apparaissait pas prégnant" dans sa vie.

La petite amie de Naïm Boudaoud, non musulmane, est venue expliquer que la religion n'était pas un sujet dans leur couple. Quand il comprend qui est l'auteur du crime, Naïm Boudaoud est "décomposé", raconte-t-elle, convaincue qu'il ne connaissait pas les projets d'Anzorov.

Dans une conversation avec une connaissance ce soir-là, produite par son avocate Sarah Valduriez, Azim Epsirkhanov dit ne pas croire que son ami soit l'auteur de ce crime "impensable".

Quand le doute s'évanouit, il laisse libre cours à sa colère contre Anzorov qui lui a "niqué (sa) vie", a raconté un proche à la cour.

Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov se livrent le soir-même.